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Democratie et Calutres Identitaires en Afrique
By Prof. Legre Okou Henri


L’intitulé de ma Communication que voici : « Démocratie et Cultures identitaires en Afrique », par l’intermédiation de la Conjonction de Coordination « et », non seulement lie, mais confronte deux valeurs sociales massivement présentes dans les Civilisations contemporaines.
 

Aujourd’hui comme naguère, la dualité de ces deux valeurs accroît le déficit d’Humanisme à dimension élargie dans un monde qui économiquement se « défrontarise », se nourrit, à travers les médias, de l’interconnexion des Civilisations. L’Hétéroculture visite les monocultures pour y injecter des germes de l’universel afin que l’altérité transculturelle se substitue au culte du Moi Collectif, j’indique les narcissismes culturels. 

Il reste que l’avancée relative de l’Hétéroculture se heurte au mur des valeurs identitaires qui au demeurant comme des nappes souterraines recloisonnent les sociétés en s’opposant à l’émergence d’une altérité dépouillée des références particularistes. 

Bien entendu dans certaines Civilisations des sociétés technocentrées de la Démocratie Libérale, les cultures identitaires ne causent pas autant de ravages à la société globale que dans les Civilisations des ex-pays socialistes et des pays du Tiers-monde. 

Ainsi si la dualité s’atténue, s’amortit relativement dans certaines parties du monde et favorise les synergies productionnelles, elles se donnent comme des contradictions antagonistes dans les pays de la sphère d’obédience de l’ex-Union soviétique et en Afrique tant au Nord qu’au Sud du Sahara.

A l’évidence, il se dégage un rapport inversement proportionnel entre la dualité fonctionnelle de ces deux valeurs institutionnelles et le développement :

Plus les cultures identitaires s’intensifient et s’approprient les léviers institutionnels du pouvoir politique, nonobstant la taille démographique du groupe qui s’y reconnaît, sacralise et impose rituellement ses symboles politiques, moins la Démocratie conquiert les consciences sociales et donc moins le développement a de Prégnance sur l’ensemble des composantes de la société. La confiscation des rouages institutionnels favorise par conséquent la promotion du groupe qui se sert des institutions pour patrimonialiser l’appareil économique. Ce qui transforme l’appareil d’Etat en objet de convoitise des autres groupes : La République n’est plus la chose publique, mais un instrument de domination des cultures identitaires et un champ de bataille permanent des groupes, soit pour s’imposer, soit pour survivre. 

La Démocratie ne sert-elle pas de Coquille de Bernard l’Hermite aux cultures identitaires ? Le déficit démocratique de l’Afrique et de certains pays désoviétisés, ne réside-t-il pas dans la puissance sociogénétique des cultures identitaires ? 

De là l’intérêt actuel et Heuristique du thème : « Démocratie et Cultures Identitaires en Afrique » pour saisir, entre autres causes, la dimension inhibitrice du champ politique par les Cultures Identitaires qui jouent / se jouent de la Démocratie. 

Cette grille de lecture fait appel à la pluridisciplinarité, tant il est vrai que le thème s’interfère dans plusieurs territoires de la connaissance scientifique. 

Mais que recouvrent Démocratie et Cultures Identitaires ? 

La démocratie 

D’où vient ce mot qui s’impose relativement aux civilisations de cette fin de siècle comme culture politique dominante ?

Historique de la démocratie 

La Grèce fut un laboratoire d’idées et de concepts politiques qui ont marqué et continuent d’agiter le monde. Ces idées et ces concepts dont se réclament les sociétés contemporaines, toutes tendances idéologiques confondues, structurent transversalement / questionnent les institutions et la culture politique des sociétés contemporaines. La démocratie, entre autres s’inscrit dans ces inventions de la culture politique millénaire. Bien entendu, elle disparaît tantôt dans le creux des turbulences des civilisations quand ses idées et ses pratiques sont mises à l’étroit, tantôt resurgit dans un mouvement vigoureux ascendant pour servir de culture roboratrice à la / aux civilisation(s) éprouvée(s). 

C’est par la démocratie, je voudrais insister, que la Grèce celle des périodes de mutations sociogénétiques, je souligne les VIè, Vè, IVè siècles avant notre ère, a pu se réconcilier avec elle-même, nonobstant ses paradoxes qui articulent liberté, égalité des citoyens et exclusion des femmes de son champ politique et, son rejet par des penseurs de renom tel Platon. 

La paternité de cette culture politique revient à des réformateurs audacieux qui chacun avec son talent et son rayonnement politique ont permis à la Grèce de renaître dans la lumière de l’humanisme de l’époque. Je célèbre Solon réducteur des positions sociopolitiques extrêmes pour cibler le juste milieu, Clisthène qui prescrivit la révision du système électoral et, pour dissuader les fomenteurs de coups d’Etat, institua à tort ou à raison l’ostracisme, Ephialtès qui inventa la Graphè paranomos, c’est à dire, « le contrôle de constitutionnalité des lois », enfin Périclès l’architecte qui polira cette œuvre pour son rayonnement incontesté.

Au total, leurs reformes se ramènent à la quête de l’eunomia (la cohésion des forces sociales) par la loi (nomos) votée à l’Ekklésia (l’assemblée de tous les citoyens) pour contenir l’hybris (le désordre).C’est cette expérience antique relue et enrichie par les théoriciens postérieurs qui résument les définitions des différents dictionnaires, encyclopédies et ouvrages érudits.

Définitions de la démocratie 

Je voudrais éviter le piège «des excès définitionnels » (pour parodier G. Burdeau) (3) et m’en tenir à quelques approches “conventionnelles”, sans que je laisse aux souris besogneuses le soin de s’occuper du reste auquel rend témoignage ma bibliographie sélective. 

On a coutume de définir la démocratie soit en faisant interagir dêmos (le peuple) et Kratos (le pouvoir), soit en mettant l’accent sur la façon dont votaient les citoyens athéniens et ceux des territoires impliqués dans cette culture politique. 

Selon la première approche, la démocratie se saisit comme le gouvernement du peuple. Les dictionnaires et encyclopédies des différentes langues contemporaines convergent dans ce sens. 

Quant à la seconde, celle qui se réfère à la procédure de vote à main levée (la chirotonie), elle définit la démocratie à partir de l’expression « dèmou Kratousa Kheir » qui signifie littéralement «la main souveraine du peuple ». Son exhumation des profondeurs de la civilisation grecque par un fouineur érudit  V.Ehrenberg  qui au demeurant l’a découverte dans ses lectures des Suppliantes d’Echyle, jette une lumière certaine sur la construction laborieuse du mot démocratie. Ainsi la pratique de cette culture dans son rituel de «main levée » qui rappelle aussi et surtout les rites sermentaires  prenant à témoin l’aréopage des dieux olympiens bien vigilants, a donc précédé la construction du mot démocratie, résultat de l’absorption progressive de l’expression par dêmos. 

Bien entendu ces deux définitions complémentaires et non contradictoires nous situent sur l’avènement des mots qui consacrent des pratiques quand les idées et expressions qui les décrivent ne correspondent plus aux exigences linguistiques d’une civilisation. Le mot démocratie dans sa construction marque donc un progrès linguistique en gagnant en synthèse sans s’écarter du champ sémantique qu’il couvre.

Ceci expliquant cela, démocratie et dèmou Kratousa Kheir renvoient au peuple en tant que démiurge de ses propres institutions qu’il crée, exerce et contrôle souverainement sur son territoire, matérialité géographique et juridique de cette souveraineté. 

J’indique que la démocratie n’existe ni en dehors ni en l’encontre du peuple mais prend racine dans le peuple d’où il s’extériorise pour traduire sur le territoire et les consciences sociales son génie créateur d’institutions comme la toile d’araignée sort de son corps pour être cors de sa présence au temps et à l’espace. 

J’ai, à dessein, comparé la démocratie à une toile d’araignée pour souligner sa double dimension ontologique et holistique. 

Au plan ontologique la démocratie créée par le peuple, le recréée périodiquement à travers le renouvellement des institutions, Moment d’atomisation rituelle de toutes ses valeurs socio-génétiques servant de polarités et de dissolvents à toutes les formes de particularismes socioculturels / politiques sur son territoire.

Au plan holistique, la démocratie dans ses rapports au territoire et à ses composantes a la prétention d’une macroculture politique dont les tentacules institutionnelles doivent (en principe) s’implanter dans la société globale. 

A l’évidence le mot peuple au contenu révélateur de la petitesse / grandeur du champ sociopolitique sert de critère de typologie aux différents régimes qui se réclament de cette culture politique. De là sa fonction heuristique. C’est la raison pour laquelle Quentin Skinner en 1973 «a justement remarqué que de nos jours qualifier un régime comme «démocratique » ce n’est pas seulement prononcer un énoncé dénotatif résumant un ensemble de propriétés permettant de ranger ce régime dans une classe de l’ensemble «régimes politiques »; c’est en même temps faire un speech act qui prononce un jugement évaluatif sur ce régime ». 

Quid des cultures identitaires ?

Les deux mots  que voici : ‘‘Cultures Identitaires ’’ transforment petitement mais sûrement le paysage social de l’Afrique. De quelle énergie sociogénétique disposent-ils pour instrumentaliser la démocratie ou ralentir et hypotéquer à terme son développement en Afrique ? 

Je voudrais, pour répérer cette énergie Sociogénétique, les définir en les replaçant dans la longue durée afin d’en suivre l’évolution et les particularités contextuelles. 

La culture 

Le mot culture d’un emploi aisé mais complexe quant aux réalités qu’il désigne apparaît dans certaines Sociétés européennes au Moyen âge. 

En effet, il figurait déjà dès le XVè  siècle dans le glossaire Conches et, y recouvrait trois champs sémantiques tels que définis naguère par les penseurs de l’Antiquité grecque. 

                        - La Culture des champs.
            
       
     - La culture de l’Esprit
            
            - La culture de la Religion et de Dieu 

            Cet héritage grec s’imposera aux romains et plus tard aux hommes de culture des siècles suivants en prenant le pli de l’altérité en travail dans les différentes civilisations. 

Ainsi Cicéron, à la suite des penseurs grecs dans leur approche triptique de la culture, ramènera la philosophie à la culture de l’esprit (10). 

Certains philosophes de l’époque moderne franchissent le pas de l’Objectivité Scientifique pour inscrire la Culture dans la Subjectivité. C’est le cas du philosophe Herder qui ramène la Culture ‘‘au sang du Peuple’’ 

D’autres Hommes de Culture, Chantre de l’altérité positive, sans certainement s’inscrire dans la démarche de Herder ontologise la culture. Je pense à  L.S. Senghor qui dégage une relation ontologique entre la Culture et l’Homme : ‘‘…L’art est Production, c’est-à-dire le travail, l’activité génétique de l’Homme’’.

La relation dialectique entre la Culture et l’Homme poussée dans ses derniers retranchements logiques ne peut déboucher que sur l’idée de Consubstantialité entre la Culture et l’Homme. De là la connexion sémantique entre Culture et Identitaire. 

L’épithète Identitaire 

L’épithète identitaire n’a pas encore connu la fortune de Culture et, surtout en tant que néologisme, n’est pas consacré par les dictionnaires et encyclopédies. C’est par conséquent à partir du mot identité que cet épithète se saisit. 

Le mot identité au sens d’égalité sociale, emprunté au Latin de la basse époque apparaît en 1327 dans la langue Française. 

Davantage en usage en philosophie générale, en logique, il s’imposa en Sociologie dans la deuxième moitié du XXè siècle. 

De Taylor, Bénédict, Barth, Dumont à Gagnon (pour ne citer que quelques auteurs), le mot identité envahit massivement les démarches scientifiques. 

Cette soudaine fortune du mot s‘explique certainement par l’émergence du Culturalisme invitant à l’observation des particularités de chaque Culture. C’est dans les travaux de Taylor ‘‘The origins of culture’’ que se révèle ce paradigme dont se serviront les générations futures soit en adhérant aux conclusions du pionnier soit en s’en écartant sans détruire l’outil analytique. 

C’est à ces prédécesseurs illustres que j’emprunte identité pour l’appliquer au champ politique africain. De là l’expression Cultures identitaires pour signifier la fonction référentielle des Cultures qui servent de cadre de vie au groupe et, surtout dont les valeurs intériorisées conditionnent le groupe déterminant tous les rapports existentiels qu’il entretient avec son environnement sociopolitique.

L’observation attentive du paysage de l’Afrique révèle deux formes d’expression des cultures identitaires : Le cadre tribal d’où s’élabore et se diffuse le tribalisme et, l’islam confronté aux mutations internes de la culture islamique, à la Kabylité en quête de ses valeurs « originelles » et, à l’occidentalité. 

Ces deux formes d’expression des cultures identitaires disposent chacune d’une sphère d’influence politique en Afrique. Ainsi grosso modo l’islam au Nord et le tribalisme au Sud du Sahara. Bien entendu dans chaque sphère d’influence des cultures identitaires s’interfèrent souventes fois les valeurs relevant de l’autre sphère avec évidemment une faible incidence sociopolitique. 

Nous n’avons pas par conséquent affaire à des sphères pures mais à des sphères en quête de pureté dans leurs rapports au champ politique qu’elles veulent filtrer pour reconstituer idéologiquement le miroir « originel » que les circonstances historiques auraient brisé. De là les relations duélistes entre la démocratie, valeur Holistique qui au demeurant vise à réduire les distances sociales et les cultures identitaires dont les stratégies se développent en sens inverse, en procédant par régression pour ramener la société épurée au point nodal de la valeur « originelle » 

De ce qui précède se justifient les deux axes de ma communication :

-         Démocratie et Tribalisme en Afrique au Sud du Sahara
-        
Démocratie et Islam en Afrique au Nord du Sahara

I/  Démocratie et tribalisme en Afrique au sud du Sahara

A - Rappel 

La démocratie, culture Holistique vise en principe à réduire sinon à dissoudre à terme les valeurs particularistes opposées dans leur essence aux valeurs républicaines en tant que culture politique qui transcende l’esprit de terroir les idéologies identitaires. 

Le tribalisme, idéologie et culture politique de la tribu, valeur communielle des membres de la tribu, entretient la célébration des valeurs « originelles », le sectarisme. 

La démocratie progresse dans le champ politique par intégration de la multitude ; le tribalisme évolue dans le même champ par régression idéologique pour s’accorder avec ses fondements mythiques. Deux mouvements sociopoliques avec leurs logiques et leur finalité interagissent donc sur le même territoire dont les ressources vitales s’inscrivent dans l’économie nationale. 

B – Observation 

Comment le tribalisme qui n’a aucun fondement légal tourne-t-il la légalité pour conquérir et conserver « légalement »le pouvoir politique, en s’incorporant dans la légitimité démocratique à travers le vote majoritaire ? 

Telle surgit la question paradoxale à la lecture des pages ensanglantées de l’histoire politique de l’Afrique postcoloniale caractérisée par des foyers tribaux différemment ardents mais non moins « démocraticides ». Les uns plus sanguinolents parce que situés dans les zones de contact de cultures et de civilisations par l’intensité des affrontements tribaux et le rejet de l’altérité retiennent davantage l’attention. Les autres plus dissimulés ne nourrissent pas moins le feu létal de l’explosion tribale qui au demeurant perce pendant les élections la coque dissimulante de « l’unité » nationale institutionnalisée dans la loi fondamentale. 

Quelles que soient les zones d’incubation du tribalisme, il s’opère en permanence ou périodiquement un rituel de vie / survie pour le tribalisme étatique et de mort pour les membres de la tribu en quête d’ascension sociopolitique. 

Nous avons affaire à différentes figures variées du tribalisme à partir desquelles je voudrais dégager quatre hypothèses, les décoder en fonction de la sociogenèse du (des) foyer (s) tribal (aux) pour éclairer les stratégies sociopolitiques élaborées et mises en pratique dans les différentes sphères tribalistes en Afrique. 

C – Les hypothèses sociogénétiques des tribalismes africains 

Bien que, grosso modo, les affrontements tribaux se réalisent au seuil, pendant et souventes fois après les élections (à travers les conflits fonciers), leurs différentes figures d’expression autorisent à émettre quatre hypothèses que voici :

1 – Le tribalisme se développe, nonobstant la taille démographique de la tribu, quand le groupe tribal frontalier bénéficie de la solidarité supposée consanguine de « ses frères » au pouvoir ou non dans les Etats limitrophes. 

2 – Le tribalisme émerge et s’enracine en récupérant la figure emblématique du rôle de leader de l’un de ses membres pendant la lutte décoloniale. 

3 – Le tribalisme fonctionne comme la compensation d’une blessure historique là où le groupe historiquement assujetti renaît par l’assujettissement des autres en confisquant les leviers de l’Etat. 

4 – Le tribalisme se donne comme le prolongement historique de la domination précoloniale réinvestie dans les institutions contemporaines. 

D – Décodage des hypothèses sociogénétiques 

Ces figures du tribalisme dégagées par les hypothèses peuvent être cumulatives telles 1 et 4 ou ne caractériser qu’un seul foyer tribal en Afrique (les autres hypothèses s’entendent). 

La dimension cumulative des hypothèses traduit la conjugaison de plusieurs sociogenèses tant que stocks d’idées, de symboles et de faits historiques récents en interaction dans le dit foyer qui lui fournissent l’énergie multidimensionnelle tribale. 

Dans cette conjugaison des contacts des cultures et des civilisations et le concours des faits récents, le groupe tribal trouve un supplément d’espérance dans le tribalisme securitaire pour survivre à un environnement auquel le discours tribal confère l’image de la monstruosité. Ici plus qu’ailleurs le tribalisme transmue l’espace-refuge en citadelle et socle sécuritaire. Anthropomorphisé, l’espace recouvre la dimension de la primordialité. De là sa sacralité et donc le discours de rejet de l’autre en tant que négation de cette primordialité sécuritaire. Ici plus qu’ailleurs, j’insiste, le stock de haine fait fonction d’oxygène collectif. Atomisante et agrégative, la haine tribale est stockée pour désagréger l’autre, le néantiser.

La zone des grands lacs répond à la dimension cumulative des hypothèses sociogénétiques. 

Si deux hypothèses fonctionnent cumulativement dans la zone des grands lacs, ailleurs dans la majorité des foyers du tribalisme, une seule peut servir de révélateur aux sociogenèses des autres sites tribalistes, c’est le cas de l’Afrique de l’Ouest et de certaines zones de l’Afrique Centrale (l’Hypothèse 4 s’entend). Bien entendu ces foyers furent âprement disputés pour leurs positions stratégiques (tous les foyers situés à la lisière du Sahara faisant la jonction avec la zone subsaharienne portent encore les stigmates indélébiles des grands empires d’articulation des civilisations africaines et berbéro-arabes : les empires Peuls, Haoussa). 

D’autres, de véritables terreaux de nations en gestation relièrent la savane à une partie de la forêt en malaxant plusieurs cultures dans un mortier unificateur dont les héros bâtisseurs tels Soundiata, Samory avaient le secret ; je souligne les empires Manding. Enfin dans le creux maternant du golfe de Guinée s’élevèrent de puissants royaumes constamment agités de l’intérieur comme de l’extérieur, fleurissant tantôt économiquement tantôt tragiquement dans la douleur de la servitude esclavagiste pour se vider progressivement de leurs facteurs unificateurs et se transmuer en foyers d’autodestruction à travers la haine des uns contre les autres ; J’indique les royaumes Ashanti, Yoruba, Dahomey. 

Il reste que la position de conjonction des civilisations qui s’est transmuée en espace de disjonction des civilisations des grands lacs a davantage accentué la psychopathologie collective en renforçant l’idéologie tribaliste sécuritaire allergique à l’altérité à dimension élargie. Cela évidemment ne signifie pas que dans ces différents foyers décrits, le tribalisme n’y fonctionnera pas. J’insiste pour souligner que le tribalisme de ces zones épousera dans certains foyers le pli des configurations des grands empires à telle enseigne que dans les compétitions électorales, chaque foyer même retravaillé par l’altérité sera avant tout préoccupé, surtout s’il est démographiquement important, à promouvoir les siens. Le principe de majorité qui y traduit la victoire du représentant du foyer n’exprime donc pas les valeurs dissolvantes de la majorité démocratique mais reproduit sous le couvert de la démocratie l’affrontement déguisé des groupes en compétition.

Le patrimoine de ces grandes civilisations visuel ou raconté servira de sable et de ciment au mortier culturel identitaire, non pas à l’ensemble des groupes que travaillent les Etats pour les transformer en nations, mais aux groupes tribaux originaires dont la généalogie remontrait jusqu’aux fondateurs primordiaux. Il s’opère un enchâssement politique enrobant le dirigeant postcolonial qui prolonge dans les mentalités du groupe tribal au pouvoir, et de ceux qui en sont écarté, le pouvoir ancestral. Sékou Touré en se référant à Samory, ne faisait pas qu’égrener ses exploits de conquérant mais réchauffait discursivement les sentiments tribaux mandings qui au demeurant rouvraient les blessures historiques, celles des peuls et des peuples forestiers pour lesquels ce pouvoir n’avait pas la même signification, la même saveur (16). Modibo Kéita rééditait dans les temps modernes l’épopée de Soundiata Kéita dont le nom lui servait de bouclier et d’anesthésiant pour les forces centrifuges (17). Tout comme Tafawa Balewa faisait, à travers sa personne, remonter en surface la luminescence politique du Nord et donc du groupe auquel il appartenait. 

La dimension extravertie de la lutte orientée contre le colonialisme masquait le fonds tribal qui refera surface dans les compétitions postcoloniales dans les aires des grands empires africains. 

Dans l’actuelle Côte d’Ivoire où les bouleversements sociaux multiconnectés du royaume Ashanti au  XVIIIè  siècle ont provoqué des migrations de salut tribal, massives ou en noyaux successifs vers des terres refuges (préhistoriquement et historiquement peuplées), s’élaborent deux idéologies par le dirigeant membre du groupe migrant (Hypothèse 2). 

-                                             L’idéologie du « No man’s  land » pour opérer un brouillage sinon à un effacement du passé des groupes antérieurs pour les arrimer à l’idéologie migratoire et dédouaner les migrants de leur postériorité historique. 

-                                             L’idéologie du sacrifice salvateur au double contenu : le sacrifice rituel supposé de l’enfant au  XVIIIè  siècle et, le sacrifice politique pendant la lutte décoloniale d’un même membre de la même tribu (auteur du premier sacrifice).

Ici le procès du passé précolonial et de l’histoire coloniale par ce double sacrifice salvateur par le même groupe s’inscrit non plus dans le patrimoine collectif mais tribal. Cette superposition des idéologies de la salvation entretenue dans les consciences tribales est confiée à la République à travers la symbolique statuaire du sacrifice rituel du  XVIIIè s  dressée sur la place de la République: 

Ainsi la place de la République doit son existence au sacrifice du leader tout comme la République naît par sa pugnacité, le « don de soi » pour sauver l’ensemble du territoire. En noyaux concentriques, l’idéologie de la salvation tribale envahit le territoire avec des variantes, des appropriations pour réduire la distance entre la zone d’émission initiale et s’incorporer dans la légende pour y renaître dans la ruse, le reniement calculé d’avec sa primordialité. Chœur du cœur fondateur rythmé par la symbolique statuaire, certains groupes psychologiquement agglutinés autour de la légende jouent leur partition pour certainement espérer être à la table de la répartition des fruits de l’effort collectif. Le passé réhabilité rattrape le présent en lui faisant présent de ses charges émotionnelles pour que les autres tribus intériorisent cette salvation et paient tributs à la tribu salvatrice. 

Au Libéria (hypothèse 3) s’amalgament les idéologies tribales et celles du contact des civilisations, dans un ballet tragique où les acteurs nègres et nègres Historiquement dessouchés de retour des Etats Unis, chacun dans son scaphandre de haine accumulée, s’affrontent dans un duel qui déplace le centre de gravité de la République d’un foyer tribal à l’autre. 

Un cas de figure paradoxal qui met en scène des meurtris, d’une façon ou d’une autre, de la même déshumanité historique, l’esclavages : 

- Les nègres affublés du nom de natives jadis amputés des leurs par l’esclavage. 

- Et les nègres historiquement dessouchés de retour des Etats Unis qui ont vécu dans leur âme et dans leur chair l’esclavage. 

Paradoxalement, cette déshumanité commune produit, non pas l’unité des déshumanisés, mais l’idéologie des contacts des civilisations à laquelle s’ajoute le fonds tribal des différents natives.

L’explication de ce paradoxe idéologique réside dans l’établissement des nouvelles échelles sociales : celle des nègres américanisés, c’est à dire de la civilisation technocentrée et ses croyances religieuses et, celle des nègres enracinés dans leurs ‘‘oraliums’’, leurs fétiches, leurs primordialités floresques et faunesques. 

Ces nouvelles échelles sociales introduisent des inégalités, des discriminations entre natives et les nègres américanisés, ce qui se matérialise par l’occupation de l’espace et la répartition des rôles des uns et des autres. 

- Les nègres américanisés s’établissent sur le littoral non seulement pour recevoir les vents de la civilisation qu’agitent les paquebots mais entretenir encore le lien ombilical d’avec la terre américaine. De cette position ils entreprendront l’évangélisation des natives, voire leur chasse pour les vendre comme esclaves à l’Ile de Fernands Poo. en 1904 malgré la suppression de l’esclavage. Ils s’ôtent psychologiquement les chaînes esclavagistes pour les mettre physiquement aux pieds des natives. 

- Quant aux natives vivant repliés dans leur zone tribale autour des chefs, intermédiaires des nègres américanisés, ils nourriront longtemps cette secrète envie qui ronge tous les marginalisés de marginaliser à leur tour les maîtres de l’économie et du pouvoir politique. Conflits de discriminés, de marginalisés sociopolitiques, la tragédie du Libéria africanisée par l’incorporation des haines tribales dues aux alliances matrimoniales entre nègres et nègres américanisés, masque en réalité l’interaction des contacts des civilisations différentes dont les acteurs se trouvent être de la même race. Les nègres américanisés renaissent dans l’assujettissement socioéconomique des natives, effacent leur passé pour resurgir dans celui de leurs anciens bourreaux auxquels ils s’identifient pour espérer récupérer leur Humanité Historiquement bafouée. 

 Quelles sont les stratégies socio-politiques tribalistes ?

E – Les stratégies tribalistes 

Malgré les différentes figures du tribalisme (à travers les hypothèses relatives aux sociogenèses) se dégagent dans le paysage politique africain deux stratégies : 

- La prise du pouvoir politique.
- Et la conservation du pouvoir politique.

Chaque foyer tribal se donnant évidemment les ressources spécifiques à sa sociogenèse dans l’élaboration de ses stratégies politiques. 

a - La prise du pouvoir politique 

La stratégie de la prise du pouvoir politique varie selon la taille démographique du groupe tribal. C’est pourquoi je voudrais distinguer : 

- La stratégie des grands groupes tribaux
- De celle des petits groupes tribaux

1 - La stratégie des grands groupes tribaux 

Ces grands groupes sont-ils nombreux sur le même territoire ou non ? La variante nombre permet de saisir des modifications des stratégies de la prise du pouvoir politique par les grands groupes tribaux. 

* Les groupes tribaux démographiquement équilibrés (relativement s’entend) 

Là où les groupes tribaux s’équivalent relativement en nombre comme au Nigeria (Haoussa plus nombreux mais insuffisamment pour conquérir le pouvoir par le principe de la majorité démocratique) se tissent des alliances satellitaires. On observe un noyau de gravitants satellitaires autour de ces grands groupes qui fonctionnent comme leurs garde frontières idéologiques.

Ils serviront de voilement aux grands groupes pour leur conférer une légitimité démocratique. De là l’utilisation des gravitants satellitaires dans les campagnes pour couvrir la marche triomphale du groupe majoritaire dont la dimension idéologique déborde souventes fois dans les discours. Qu’importe que le voile se déchire, pourvu qu’il soit hissé ou porté par un gravitant satellitaire, « la démocratie » sera sauve et s’en portera mieux aux yeux de l’opinion internationale ! Le tout est de se couvrir la face pour la sauver car elle ne peut affronter le soleil de la démocratie allergique à la tribalité en quête de légitimité théâtrale. 

Comme « le dédouaneur » idéologique (le gravitant satellitaire) ne participe pas aux veillées d’armes réservées aux dignitaires tribaux, il est agi par un mouvement dont la dynamique lui échappe. Ce qui compte dans cette alliance, c’est davantage le corps du gravitant dont la présence « décolore » le tissu en lui conférant un Vernis nationalitaire, « démocratique ».

* Dans d’autres cas la variante nombre se charge d’un contenu débordant la réalité démographique du groupe pour le gonfler artificiellement avant les urnes et le transmuer en groupe majoritaire. 

Cette opération de ‘‘gonflage’’ démographique n’est possible que si seulement si les groupes impliqués dans l’opération ont intériorisé la même idéologie tribale fondatrice du groupe-pivot. C’est le cas de la Côte d’Ivoire où l’idéologie dite akan tardivement élaborée évolue comme une toile d’araignée en venant se superposer à celle du sacrifice rituel de l’enfant au  XVIIIè  siècle. Cette superposition qui reconstruit le miroir brisé des origines crée un bloc tribal dans lequel prévaut la solidarité tribale qui ne peut se réaliser que si et seulement s’opère un vote en bloc pour que la majorité mécanique « corresponde » à la majorité démocratique. Les valeurs de la République se heurtent aux valeurs tribales du bloc qui les repoussent comme une citadelle. 

Concomitamment à cette idéologie d’agrandissement du cercle tribal par la reconstruction du miroir brisé des origines, le groupe-pivot par la faim du pouvoir qu’il crée chez les autres y favorise le développement de l’idéologie de la servitude volontaire. 

En quoi consiste-t-elle ?

L’idéologie de la « servitude volontaire » traduit l’attitude des groupes marginalisés qui pour réduire la distance avec le pouvoir dominant procèdent à des mariages d’intérêt. 

Qui tient le bas ne tient-il pas le haut ! Les alliances matrimoniales qui auraient pu déboucher sur la formation de la nation participent en réalité de la justification de la majorité démographique et donc de la confiscation du pouvoir politique tribal. 

Ce schéma des grands groupes tribaux ou « gonflés » n’est pas applicable là où le groupe majoritaire historiquement assujetti vit psychologiquement à l’étroit dans la République sa minorité politique. C’est le cas des Hutus dans la zone des grands lacs. 

Quelle est la stratégie des petits groupes tribaux ? 

2 - Les petits groupes tribaux 

Deux cas s’offrent à l’analyse en Afrique 

-         Les petits groupes tribaux historiquement détenteurs du pouvoir politique
-        
Et les petits groupes tribaux satellitaires

Les petits groupes tribaux historiquement détenteur du pouvoir (les Tutsis) vivent la psychose des élections qui légitiment le pouvoir non pas par l’origine mais le principe majoritaire. Or sur ce plan les petits groupes handicapés démographiquement ne peuvent aller aux élections sans perdre le pouvoir (18).

De là la stratégie de l’entretien de la tension permanente pour que le champ politique ne soit pas favorable aux compétitions démocratiques ; car la démocratie dans son essence se donne comme la négation essentielle des valeurs minoritaires. Bien entendu un réexamen de la culture démocratique plaide en faveur des valeurs minoritaires à travers la proportionnelle ; mais cette culture ne vaut que là où ont été dissoutes relativement / neutralisées dans leur essence les cultures identitaires.

Quant aux petits groupes satellitaires soit ils vivent « l’idéologie de la servitude volontaire » qui réduit la distance sociopolitique entre eux et le groupe dominant soit participent anthropologiquement au rapprochement des grands groupes en relation duelliste. Cette position « d’intermédiation anthropologique » par le métissage biologique et culturel fonctionnant comme des amortisseurs de conflits tribaux les prédispose à l’exercice du pouvoir soit pour neutraliser les heurts tribaux soit dans les périodes de graves conflits tribaux, des guerres civiles – Au premier cas de figure correspond, semble-t-il, la forte personnalité d’Abdou Diouf issu d’une zone d’intermédiation anthropologique ; Au second le règne de « démineur politique » du général Gowon dont la force fut moins dans la splendeur des galons que dans l’intermédiation anthropologique ; tout comme celui du capitaine Thomas Sankara, certes porté sur les fonds baptismaux par la vague révolutionnaire, qui ne reçut pas moins ses ressources politiques de sa position médiane, celle de métis ; J’indique « d’intermédiation anthropologique ». 

Cette fonction d’intermédiation anthropologique ne dure que le temps des facteurs conflictuels ouverts ou latents à l’intérieur d’un grand groupe ou entre les grands groupes dans leur rapport au champ politique. 

Au total les stratégies politiques de la prise du pouvoir élaborées par les différentes tribus sont traversées transversalement par les cultures tribales qui s’adaptent aux exigences de la modernité politique telle la création des partis. Ces bains de jouvence que sont les partis politiques pour les différentes tribus leur confère un parfum de modernité sans ruiner la sève tribale souterraine mais non moins vivace qui se distille dans les réseaux de diffusion de l’idéologie tribale. Ainsi compte davantage le nom du militant, sa tribu que le militantisme dans le parti. C’est pourquoi s’instaure la méfiance entre les militants du même parti relevant de tribus différentes. La tribu, dans la stratégie de la prise du pouvoir, est le lieu de ralliement des guerriers de la tribu, le parti l’uniforme de sa modernité politique : Qu’importe que l’eau de la source tribale soit servie à ses composantes dans les marmites d’argile ou dans la porcelaine, pourvu qu’elle participe au rituel de vivification, de purification du corps tribal avec les mêmes vertus ancestrales.

C’est cette logique d’identification du groupe tribal au parti qui explique que militer dans tout autre parti que dans celui de sa tribu pour les mentalités populaires équivaut à un crime de lèse-tribu. Ceux qui transgressent ce tabou vivent le destin du héros des « mains sales de Jean Paul Sartre ». 

Comment se conserve le pouvoir dans la rivalité permanente entre les tribus ? 

b- La conservation du pouvoir politique 

La conservation du pouvoir politique obéit aux exigences de la prééminence du groupe tribal-pivot dans les institutions stratégiques et lucratives de l’Etat, directement ou à travers leurs gravitants, leurs alliés matrimoniaux, selon les zones tribales. 

Bien que la finalité soit la même, conserver le pouvoir à tout prix, les différentes figures de cette conservation varient d’une zone à l’autre, en fonction non seulement de la domination historique du groupe mais aussi et surtout de la tactique d'affaiblissement, d’isolement ou d’encerclement du groupe tribal rival considéré comme l’ennemi irréductible. Ce qui évidemment donne une gamme variée de figures de la conservation du pouvoir qui rappellent les tactiques de chasse où se traquent les bêtes féroces, où se posent des pièges, des traquenards, où s’organise une poursuite quand la tribu « négativée » par l’idéologie dominante fait l’unité des contradictions contre elle. Cette dernière figure n’est possible qu’à une seule condition sociopolitique, l’agrandissement du cercle tribal du groupe-pivot. 

De là suit ce triptyque tactique révélateur de la gamme des différentes figures de la conservation du pouvoir politique en Afrique au Sud du Sahara. 

1 - Le tissage de la toile d’araignée du groupe tribal-pivot 

Cette tactique de maîtrise du champ politique participe de la ruse du groupe tribal-pivot pour agrandir sa sphère politique.

Tactique de neutralisation des groupes tribaux concurrents, elle fonctionne à partir d’un noyau institutionnel, le saint des saints de la politique tribale et, des cercles concentriques conduisant au centre et à la périphérie du noyau d’élaboration et de décisions politiques. C’est ce noyau qui organise les prises nécessaires de certains membres du/des groupe (s) concurrent (s) et des entreprises pour le contrôle concomitamment du champ économique, bien entendu avec des alliés extérieurs. 

* le noyau institutionnel, laboratoire d’idées et de décisions politiques composé du Président de la République et de ses services de sécurité comprend majoritairement les membres de la tribu victorieuse ou de sa parentèle consanguine. Rien d’étonnant tant il est vrai que la prise du pouvoir politique en tant que chasse collective malgré la présence des groupes satellitaires, traduit le génie politique du groupe-pivot. 

Ainsi conséquence de la stratégie de conquête du pouvoir, les institutions stratégiques et lucratiques en tant que butins, reviennent prioritairement aux vainqueurs qui « démocratiquement » ont remporté les élections. Ici peu importe l’implication des autres groupes satellitaires dans la « chasse démocratique » au pouvoir. Sous tous les cieux, la logique des chasseurs détermine toujours la place des chiens de chasse, des rabatteurs et des organisateurs ayant fourni toute la logistique. C’est pourquoi la Table d’Honneur de la Commensalité tribale, lieu rituel de solidarité consanguine et donc du resserrement des liens, ne peut souffrir la présence de l’étrangeté dans le saint des saints du pouvoir politique. 

Le gibier prestigieux de la chasse collective ou individuelle ne revient-il pas prioritairement au monarque et à sa cour dans les sociétés africaines comme l’illustre éloquemment un proverbe abron selon lequel « On n’indique pas la peau de la panthère au fils du roi ». L’Etat républicain se vide « démocratiquement » de la culture démocratique dans la logique tribale qui le transforme en Etat-capture de la tribu. De là l’envahissement du noyau d’élaboration et de décisions politiques par les membres de la tribu de l’autorité suprême. C’est la raison pour laquelle les services clefs de la Présidence fonctionnent comme « serre vis » pour visser solidement le système de sécurité et, l’élaboration de la stratégie politique d’occupation progressive des postes Clefs de l’Etat.

* A ce premier cercle, s’ajoutent des ministères de neutralisation des forces centrifuges et centripèdes tel celui de la défense réservé exclusivement depuis les indépendances aux ressortissants de la tribu au pouvoir pour non seulement maîtriser ce secteur très sensible de la société qu’est l’armée mais aussi et surtout promouvoir les membres de cette tribu victorieuse. Il s’opère une interférence symbolique dans ce Ministère entre la défense de la tribu et la défense de la République. Ce qui évidemment épaissit le mur d’isolement des zones décisionnelles du pouvoir des autres groupes qui de ce fait intériorisent le sentiment de marginalisés dans un corps où devraient fusionner les multiples composantes de la nation en gestation : Ce que gagne donc la tribu dans la patrimonialisation de ce ministère affaiblit le processus d’émergence de la nation et favorise chez les marginalisés l’idée d’une colonisation tribale de l’intérieur couverte par ledit ministère. Quant aux membres de la tribu victorieuse, rassurés par cette sécurité, ils cultiveront leur différence par le refus de vivre ensemble avec les autochtones dans les mêmes villages pour ne pas être contaminés idéologiquement, semble-t-il. Car si le brassage intertribal se produisait en tant que levain nécessaire à l’avènement d’une hétéroculture nationale, s’instaureraient les valeurs égalitaires de la République, transcendant les particularismes fondés sur le rejet de l’autre. Or pour que le pouvoir se pérennise dans le groupe tribal pivot et que l’unité des contradictions sociales ne se fasse pas contre lui, les migrants ne doivent pas se rapprocher idéologiquement des autochtones. De là l’illusion de la domination, ce miroir aux alouettes, véritable cordon sécuritaire des détenteurs du pouvoir qu’est l’entretien et la diffusion de la supériorité des migrants sur les autochtones. Ce miroir aux alouettes aveuglera, malgré sa culture, le député de Bouaké  Madame Martine DJIBO qui à un débat télévisé en 1995, clamera devant la nation et le monde entier que les autochtones sont des paresseux. 

C’est la raison pour la laquelle pour ne pas tomber dans la paresse congénitale des autochtones et, vivre les vertus du travail, s’impose l’institution d’un cordon ombilical sécuritaire, la vie dans les campements. Les migrants y entretiendront dans la commensalité la cène rituelle, expression réduite de celle du noyau institutionnel citadin. Ils s’impliquent à l’évidence dans l’idéologie d’interconnexion des membres de la tribu au pouvoir à travers le repliement sur eux-mêmes pour réduire le nombre des convives autour de la table de l’Etat-Capture.

Ce qui évidemment transfert à la campagne la tension tribale citadine où la misère plus criarde innerve davantage les protagonistes pour raviver les affrontements tribaux pendant et après les élections «°démocratiques » Ici la misère du paysan immigré s’efface pour projeter sur sa personne la prospérité du noyau tribal détenteur des leviers politiques et économiques de l’Etat. Ainsi le paysan immigré, transmué en image réduite de la prospérité du groupe tribal et, se considérant parfois sinon souvent par ignorance comme tel, ne lira plus dans la misère de l’autochtone, l’image de sa propre misère matérielle et surtout mentale, programmée à terme par la réduction des terres et l’accroissement démographique des autochtones et des allochtones. 

Au troisième niveau de la toile tribale, les institutions bancaires, la représentation diplomatique. 

Les institutions bancaires, stratégiquement importantes pour le développement du secteur privé et donc des opérateurs économiques soit seront aux mains des satellisés en tant que cadres, soit des membres de la tribu par l’importance des capitaux qu’ils détiennent dans ces institutions. L’un dans l’autre, cette position incontournable est telle que la politique de l’octroi des crédits s’en ressentira. Ainsi comptera le faciès tribal, précisément le nom dans l’obtention rapide et l’importance des crédits pour accroître le poids économique du groupe tribal-pivot et ses satellites. 

L’observateur extérieur partira de cette prospérité soutenue des membres du groupe dominant pour leur accorder un coefficient de crédibilité et, tomber dans le piège idéologique selon lequel les autres, « naturellement paresseux » ne seraient pas aptes à la gestion économique. 

Quant à la diplomatie, elle révèle deux types de diplomates, ceux accrédités dans les pays des grandes et moyennes puissances, majoritairement de la tribu dominante et de ses alliés et ceux des pays du Tiers monde. Ici encore se reconstitue la symbolique du noyau et de ses gravitants, la table d’Honneur et sa périphérie, le fauteuil et le tabouret. 

Ce positionnement diplomatique dans les capitales des grandes puissances répond au besoin de la défense de l’Etat-capture là où s’élabore le destin de l’Humanité pour que le groupe réajuste à temps sa stratégie interne, se renouvelle dans les réorientations de la politique mondiale. 

* Au quatrième niveau de la toile tribale, les chefs traditionnels du groupe-pivot et ses réseaux citadins. 

Les chefs traditionnels du groupe-pivot les acteurs de l’ombre de ce vaste théâtre rappellent à l’ordre ceux qui voudraient s’écarter de la logique tribale. Un ex ministre, brillant universitaire à l’esprit ouvert aux vents de l’altérité à dimension élargie aurait été humilié devant l’aréopage tribal, au dire d’un enseignant transversalement imprégné de ladite logique, pour n’avoir pas voulu faire la promotion tribale quand il était au gouvernement. 

Au sommet de son art discursif, acmé de l’intelligentsia ivoirienne, ce ministre ne demandait pourtant qu’à briguer un poste parlementaire ! De là son humiliation pour qu’il se souvienne des exigences du tribalisme : car compte davantage la logique tribale que la construction de la nation dans cette sphère de l’enfermement de l’Homme dans la négation de l’altérité à dimension élargie. 

Quant aux réseaux citadins animés par les fonctionnaires et notables souventes fois occupant de très hautes responsabilités de l’Etat, ils fonctionnent comme des instruments de conditionnement idéologique et surtout d’adaptation des stratégies. 

Tout comme les campements isolent les paysans immigrés, ces réseaux procèdent à l’isolement idéologique des cadres pour raviver en eux l’idée de la pérennité du groupe au pouvoir. Chaque fonctionnaire devient dans cette tactique un œil tribal, une oreille attentive de « la tribalocratie ». Au Congo Brazzaville, le Directeur de Cabinet d’un Ministre ayant constaté l’importance que se donnait un Attaché de Cabinet trop envahissant et suffisant se plaignit au Ministre. « c’est l’œil de la tribu » s’entendit-il répondre pour l’amener à saisir l’ampleur de cette vaste toile d’araignée tissée par le tribalisme en Afrique pour la conservation du pouvoir par les groupes-pivots et leurs satellitaires. Car agir en dehors ou à l’encontre de cette toile peut entraîner des désagréments matériels, l’ostracisme social, voire des représailles des siens. La sanction s’appliquera à deux niveaux : En ville et à la campagne où la puissance des chefs traditionnels frappe de façon souterraine et imprévisible à travers l’empoisonnement en Afrique. Voilà comment le tribalisme réduit et neutralise les contradictions internes pour contenir les forces centrifuges et centripèdes et, occuper sous le manteau des élections. 

Le champ politique : l’Afrique dompte davantage les courants de la modernité qu’elle africanise qu’elle ne s’adapte en réalité à leurs exigences.

2 – La tactique des fauves ou la neutralisation de l’adversaire par la terreur permanente 

Cette tactique complémentaire de la première en tant de crise institutionnelle dans les zones des grands groupes tribaux caractérise davantage les zones tribales où des minorités confisquant le pouvoir ont recours à l’inhibition de la peur permanente chez les marginalisés. A l’instar des fauves qui marquent leurs territoires et, à travers leurs rugissements gutturaux et caverneux pour ne pas dire cadavériques soufflent la peur, les groupes minoritaires s’imposent dans les institutions stratégiques et lucratives pour susciter et développer chez l’autre l’idéologie de l’autoreniement. C’est pourquoi les institutions de formation, d’information et de défense reviennent en priorité au groupe minoritaire dominant. 

A travers la formation il prépare intellectuellement la relève tribale ; par l’information il atteint l’autre dans sa psychologie pour y incruster l’image de sa petitesse « naturelle » 

Enfin à travers les structures de défense, le groupe minoritaire dominant filtre les entrées dans les forces armées pour en éloigner les dominés ou s’ils y sont, les confiner dans le corps des Hommes de troupes qui correspond à leur sort naturel dans la société civile. Cette tactique des fauves s’observe dans la région des grands lacs.

3 – L’encerclement et « l’enfumage » promotionnel du groupe supposé irrédentiste 

L’encerclement et « l’enfumage » promotionnel sont deux politiques concomitamment mises en œuvre pour désorganiser, non seulement à la périphérie mais à l’intérieur, le groupe supposé irrédentiste.

Par la politique d’encerclement, les détenteurs du pouvoir procèdent à des nominations des promotions dans les tribus voisines des irrédentistes pour espérer les isoler et à terme les encercler et transférer sur eux l’image de la négativité, la haine, leur faire endosser tous les maux de la société. 

A cette politique périphérique s’ajoutent des promotions dans les familles alliées du groupe pivot. Ce qui comme la fumée ou le fumet fait « sortir » certains membres du groupe irrédentiste de leur repliement sociopolitique. C’est ce que je qualifie « d’enfumage » promotionnel. Cet art du transfert des contradictions à l’intérieur du groupe qui psychologiquement atteint s’adonnera discursivement à l’autoflagellation idéologique fut longtemps l’arme favorite des premiers dirigeants africains postindépendantistes et fait encore recette après l’instauration généralisée du multipartisme en Afrique. 

Au total, la démocratie et le tribalisme, deux cultures politiques aux idéologies diamétralement opposées croisent le fer en Afrique au Sud du Sahara. 

Dans cet affrontement deux constats s’imposent à l’observation. 

Premièrement là où les groupes tribaux sont relativement majoritaires, ils n’hésitent pas à jouer la démocratie en s’incorporant dans l’une des exigences fondamentales de sa culture, le vote majoritaire. Le tribalisme malicieusement dans le masque démocratique occupera le champ politique pour renforcer le pouvoir économique et, accroître l’intelligentsia tribale. Ce ver tribal dans le cocon démocratique le vide de sa culture dans la pratique. 

La démocratie tournée en son contraire continuera d’être dansée, chantée, ritualisée par le tribalisme qui lui injectera de l’intérieur le venin mortel qui fera douter de l’efficacité de la culture démocratique. De là les pas de bottes quand se réduisent drastiquement, arithmétiquement les convives de la table d’Honneur alors que les contradictions sociales prennent des proportions géométriques. Faut-il désespérer de l’Afrique au Sud du Sahara ou prôner l’industrialisation pour rompre à terme les liens ombilicaux entre les travailleurs et leurs tribus ?

Là encore, j’observerai une certaine prudence concernant l’industrialisation « démocratisante » pour ne pas tomber dans le mirage des apparences. 

En effet si l’opérateur économique diversifie son recrutement et ne puise pas que dans le terroir tribal ses travailleurs, l’industrialisation fonctionnera comme dissolvent du tribalisme. Mais si le terroir est le pourvoyeur exclusif des travailleurs, le tribalisme se servira de l’industrialisation comme la reine de la ruche. 

Deuxièmement, là où le groupe minoritaire historiquement dominateur joue les bottes et la tension sociale, la démocratie est combattue au même titre que le groupe majoritaire. Le génocide du groupe majoritaire est-il un raccourci anthropologique pour espérer atteindre un équilibre démographique ? Tout comme l’élimination de l’intelligentsia du groupe minoritaire participerait au nivellement par le bas pour que les protagonistes s’équivalent dans l’ignorance relative et qu’aucun ne se prévale de sa réserve de cadres pour confisquer les leviers économiques de l’Etat. Ces calculs sordides n’apparaissent certes pas dans les documents stratégiques mais semblent s’inscrire dans un plan d’ensemble dont la logique s’implique dans la neutralisation de l’autre dans ce qu’il a de « supérieur ». 

II - Démocratie et Islam en Afrique au Nord du Sahara 

A - Observation 

L’islam, l’une des religions abrahamistes qui de la péninsule arabique a connu une expansion sur tous les continents de la planète, s’impose en Afrique au Nord du Sahara comme la carte d’identité religieuse des différents peuples musulmans (20). Fondé sur la fraternité religieuse, la communauté des croyants, l’islam transcende en principe la divergence ethnique, tribale parce que finalisé dans la fusion de l’Humanité dans la croyance. C’est donc cette culture identitaire dans la transcendance des particularités qui travaille cette zone d’interconnexion des civilisations, l’Afrique au Nord du Sahara où s’articulent l’Europe et l’Orient souventes fois dans les défis sanglants pendant des siècles parfois dans une solidarité de survie commune comme pendant les dernières années de la deuxième guerre mondiale.

Cependant, précédant l’islam dans sa quête de fraternisation de l’humanité dans la croyance commune et les exigences solidaristes de cette religion, d’autres civilisations ont visité ces terres de sables en mouvement selon les caprices des tempêtes de vent et la furie ravageuse des aventuriers assoiffés de chaleur enivrante des conquêtes – les phéniciens, timidement d’abord et fermement enfin se contentèrent des berges méditerranéennes pour entretenir le feu de la nostalgie qu’allumaient les rives de mousse blanche et ondoyante de la mer. Cette position médiane entre la méditerranée où se croisent et s’entrecroisent les civilisations dans la haine et les civilisations de grains de sables qui tissent dans la nonchalance des chameaux et la patience des berbères des noyaux d’articulation des relations humaines dans les dattiers des oasis. Tout se jouait dans l’enclume incandescent de la chaleur majestueuse des sables. C’est cette enclume qui forgea naguère ces berbères pour les pétrir dans l’amour des dunes et de leurs noyaux aquatiques maternés par des cercles tenus mais solides des palmiers dattiers. 

Les grecs plus attirés par les îles de la méditerranée l’explorèrent davantage dans leur imagination fertile pour y semer des monstres et donc la monstruosité qui symboliquement poursuit encore l’Afrique en la dénaturant pour voler au secours des affabulations asséchées par le décloisonnement des civilisations. Mais l’épaisseur de leur imagerie à la dimension de la fécondité de leur esprit curieux est tellement ductile qu’elle colle aux époques comme une ventouse. 

Cette imagerie déconstruisante se transférera aux berbères, à la civilisation negro-berbère qui rimera avec la barbarie antique. 

Les romains aux pieds fermes et aux rames solides, par les voies moutonneuses des dunes et les côtes ondoyantes établirent de solides contacts fructueux qui ajouteront aux crêtes des dunes superbes dans leur luminescence crépusculaire des édifices, des monuments encore certainement dans le ventre vengeur des sables. Au mouvement de l’immensité océane des dunes s’incorpore la rigidité des forteresses, à la chasse permanente de la ligne lumineuse de l’Horizon lançant des fléchettes de feu comme pour rire chaleureusement des chameliers, ferraillent l’espace et le temps étirés les lourds pas des légions romaines.

Deux civilisations, l’une du mouvement où se fortifie une ontologie de la liberté dans l’arène torride des dunes et celle de la fixation des Hommes dans la vie et le temps se malaxent par Rome le centre de cette civilisation. C’est par conséquent une zone chargée d’Histoire que livre perpétuellement le silence sonore des dunes aux coups de pioches hardis des archéologues. Cette histoire antique chargée de haine s’enrichira de la tension du croissant et de la croix qui ouvrait à nouveau l’épopée des croisades dissimulée dans les germes des nouvelles civilisations telle la liberté les rognent de l’intérieur pour retravailler différemment les peuples. Aux rivalités entre berbères et arabes s’ajoutent les oppositions entre musulmans et chrétiens, singulièrement les civilisations orientales et occidentales. 

Cette zone témoigne d’une dualité multiconnectée des civilisations qui dans l’adversité ont chacune fait usage de chaque dune de sables pour édifier sa muraille de certitude, la forteresse de la supériorité supposée de ses croyances. 

Le Sahara rime par conséquent avec deux civilisations abrahamatistes (la chrétienne et la musulmane) et les civilisations négro-berbères poursuivant leur marche sempiternelle dans les dunes de la Mauritanie au Soudan. La civilisation chrétienne minoritaire vit de l’espérance en se fondant sur une transformation certaine des mentalités pour une relecture des livres saints. La civilisation musulmane dominée majoritairement par les arabes dont la langue a pris « un coup de sable » pour se truffer des germes fécondantes des cultures combattues ou visiteuses occasionnelles du Sahara, n’obéit plus dans la pratique à ses fondements de tolérance, certainement par l’intrusion et l’incrustation de l’intégrisme espagnol de 1890 et de ceux de la période contemporaine. Voilà la dynamique conflictuelle de l’Afrique au Nord du Sahara qui travaille de l’intérieur et de l’extérieur l’islam en tant que culture de la majorité démographique arabe. 

L’islam peut-il se conjuguer avec la démocratie au présent ou doit-il plier la démocratie aux exigences des conflits des civilisations de cette fin de siècle en méconnaissant les droits des minorités religieuses et ethniques. 

L’Afrique au Nord du Sahara, zone de densification des tensions ou des forces de contrainte sédimentées se heurtent aux exigences du miroir islamique fissuré et, au positionnement idéologique de chaque Etat, joue son destin contemporain, écartelée entre l’appel de « Dar es islam » (la maison de l’islam s’entend) et la démocratie.

C’est cet écartèlement dans lequel les minorités, berbères et kabyles, vivant l’orphelinat politique des passagers abandonnés de l’Histoire contemporaine, ruminant leurs défaites Historiques sans perdre espoir de renaître que s’intensifie l’énergie des antagonistes. Voilà le contexte général des forces de contrainte de l’Afrique au Nord du Sahara. 

Il reste que ces forces de contrainte révélées par les cultures identitaires (islam, kabylité, berberité) varient d’une zone géographique à l’autre par le jeu des interférences des civilisations dont les énergies tensionnnelles s’accroissent ou diminuent selon la composition du tissu social de chaque. Etat, de ses mécanismes d’évacuation des tensions. Ainsi de la Mauritanie nœud géographique d’articulation des civilisations arabo-berbères et négro-africaines, voire naguère hispanique au Soudan les forces de contraintes sont condensées ou atténuées. 

L’une et l’autre figure des forces de contrainte traduisant l’intensité des conflits identitaires ou leur amortissement relatif sans les désamorcer définitivement. 

B – Les forces de contrainte condensées et la culture démocratique

Les forces de contrainte condensées s’observent dans les zones des contacts de civilisations où les valeurs identitaires fortement fermentées se sont atomisées dans le nationalisme et les différentes formes de radicalisation religieuse. L’une dans l’autre, la fermentation des valeurs identitaires et leur atomisation nationaliste et religieuse crée une dynamique d’épuration de la zone pour que l’espace étatique corresponde dans ses institutions aux dites valeurs sociogénétiques des composantes de la zone identitaire. 

Les institutions étatiques comprimées par ces forces de contrainte en deviennent leur forme d’expression politique ; quant aux composantes sociales psychologiquement traversées par cette énergie comprimante des forces de contrainte condensées ou elles s’instrumentalisent ou elles sont combattues et éjectées hors de la zone identitaire en quête de pureté principielle. C’est pourquoi les élections se donnent comme l’érection de ces forces de contrainte condensées qui ne cherchaient qu’une issue d’explosion sociale.

Ceci expliquant cela, la démocratie est à ces forces de contrainte condensées ce qu’est le bouton pour une bombe atomique dans un espace de circuit fermé où l’espace et ses composantes subissent à chaque explosion selon la charge une autodestruction. L’Algérie où se sont stratifiés la culture islamique, le nationalisme anticolonialiste, le nationalisme enrobé d’intégrisme et de solution dégradée marxiste (dans les méthodes d’explosion des tensions) ne vit-elle pas le destin prolongé d’une guerre de libération culturelle ? Dans cette guerre les germes de la colonisation intériorisée qu’ils soient islamiques ou occidentaux se confondent avec les composantes sociales quelle qu’en soit l’obédience confessionnelle ou idéologique. En éliminant donc le porteur de germes de culture contagieuse l’on voudrait éradiquer définitivement le mal.

Le salut de la culture identitaire dominante est dans l’adéquation entre l’Etat et cette culture, autrement dans l’Etat Homogène : « Dans le monde musulman, tout le monde ou presque s’accorde à dénoncer dans les « minorités confessionnelles et éthiques un obstacle à l’Etat démocratique et Homogène, car on a au moins, la vague conscience de l’incompatibilité de la démocratie et de l’existence de corps « minoritaires »…Cela semble signifier le laminage des particularismes confessionnels et éthiques… les « minorités » éthiques sont exposées par la logique de la revendication politique à des surenchères de groupes qui exigent pour elles un statut d’autonomie quasi étatique et, à l’extrême, l’indépendance pleine et entière » 

Les minorités à l’étroit dans un Etat Homogène, instrument de la culture identitaire dominante, revendiquent donc le même instrument d’expression de leur différence culturelle. 

Les idées des théoriciens médiévaux tel IBN Taymmiya refont surface pour traduire dans l’aspiration des islamistes l’institutionnalisation de cette Homogénéité entre l’Etat (Dawla)et la culture islamique (24).

Cet auteur natif de Syrie mais dont les idées ont galvanisé les ardeurs islamistes continue d’alimenter indirectement cette idéologie expérimentée déjà en Iran. 

Entre dans ce cadre des forces de contrainte condensées le Soudan islamique doublement asservi à travers le condominium anglo-égyptien, la Mauritanie et la Libye

Au Soudan, les résistances des chrétiens du Sud et des croyances négro-africaines semblent traduire pour les islaministes des mines culturelles laissées par leurs ennemis d’Hier qui à travers elles, prolongeraient indirectement le même combat : créer une ceinture d’isolement de la vague intégriste. De là l’intensité de ces conflits sur fond raciste que joue ouvertement la solidarité à peine voilée des zones intégristes islamiques arabes et, certainement l’exhumation du mahdisme, croyance « prophétique et messianique qui appartient à la tradition islamique selon laquelle le jour du jugement sera annoncé par une période de confusion et d’oppression à laquelle mettra fin l’avent du mahdi « bien guidé ». 

Le mahdisme en tant que fonds idéologique du monde arabe dans ses périodes d’intenses confusions sociopolitiques fut l’arme des soudanais contre la présence étrangère. C’est à elle qu’eut recours en 1885, Muhamad Ahmad contre les Anglais et les égyptiens 

Ce sont ces multiples courants d’Hier et d’aujourd’hui qui, semble-t-il, interagissent intensément par les armes, la répression, l’intimidation et la désagrégation avancée du tissu social soudanais. La pureté confessionnelle recherchée précédée par la putréfaction sociale traduit le déboussolement généralisé des cultures identitaires dans l’épais brouillard des incertitudes politiques. 

L’Etat soudanais dominé par les islamistes vit donc le revers des conquérants qui pour se pérenniser transforment toujours les institutions en instrument de conquête, exploitent les tensions sociales, jouent sur l’ignorance érigée en source commune de certitudes des protagonistes. 

La Mauritanie, zone de conjonction entre la civilisation du sable et celle de la savane, j’indique la berberie et la négrité, entretient encore en Afrique au Nord du Sahara, en jouant à fond la carte de l’arabité, la politique du faciès racial qui creuse le fossé entre noirs, métis et arabes. C’est pourquoi les élections participent de la liaison en principe de chaque groupe à sa race, condition de survie ou de sa pérennisation socioéconomique. L’affrontement des races en présence n’est qu’une illustration des conflits identitaires structurant la société mauritanienne.

C’est pourquoi, semble-t-il, chaque bulletin de vote introduit dans une urne exprime non pas les valeurs de la culture démocratique mais le cri de haine et de douleur des noirs meurtris par l’esclavage et, le rituel de conjuration du déclin politique arabe : chaque race rivée sur son histoire s’adresse donc différemment à la « déesse » démocratie pour que s’accomplisse son destin en dehors et à l’encontre de l’autre. Véritable jeu de tragédie où chaque race vêtue de sa couleur participe dans le silence des urnes à l’enjeu de sa survie sociopolitique. 

Enfin la Libye, une figure complexe des forces de contrainte condensées, non pas par ses composantes humaines, mais le jeu des interférences des forces périphériques conflictuelles ou en compétition économique que l’alchimie politique libyenne transforme pour jouer à l’équilibre international instable et, déjouer l’unité des contradictions internationales. 

Isolée globalement par la diplomatie onusienne, elle se rapproche de tous séparément au rythme des intérêts économiques des uns et des autres. Ce qui explique que la Libye peut à la fois faire figure d’antioccidentaliste et, concéder les puits de pétrole aux occidentaux et maintenir les américains, ceux là même qui la bombardent. Ce clair-obscur politique n’a qu’une finalité, transférer les contradictions et renforcer la cohésion nationale. Ce qui lui permet de consolider le nationalisme et renouer avec le mouvement emblématique du 31 Août 1969. 

Ainsi l’atomisation permanente des contradictions internationales sert en réalité non seulement la Libye mais tous ceux qui dans leur compétition économique y ont recours pour éliminer les intérêts de leur concurrent. Au plan interne, la tension éloignera pour longtemps encore l’instauration d’élection présidentielle tant que la politique d’isolement globale alimentera l’idéologie de l’encerclement et, renforcera l’idée de la citadelle assiégée, c’est-à-dire du pays convoité hier comme aujourd’hui. De là la résurgence du passé qui vole au secours de l’actualité  pour conjuguer nationalisme, panarabisme, panafricanisme, tiersmondisme, islamisme à la dose des confréries senoussiennes. Je souligne les idées pluriconnectées qui servent de socle sociégénétique à la Libye dans sa quête d’équilibre instable international. Ainsi quand la Libye s’écartèle dans le jeu permanent des tensions, c’est pour laisser apparaître la lueur plurielle de son identité culturelle à l’instar de l’œil du cyclone son centre de gravité sociogénétique pour sa politique interne, sa Djamahiriyya.

En effet, si la convergence des forces de contrainte condensées favorise l’équilibre instable international, la djamahiriyya joue sur deux tableaux culturels identitaires : La nation arabe (al – umma al - arabiyya) et, le socialisme arabe (al – ishtirakiyya al – ‘arabiyya). C’est donc un courant de synthèse sociopolitique qui sous le manteau de la révolution (thrawra) charge d’une énergie contemporaine, la lutte contre « le néocolonialisme et l’impérialisme (isti’war) et le sous développement (takhauuf), les principes socioculturels d’organisation de l’Etat telles les relations sociales (mu’amalat) à inscrire dans la solidarité, celle de la UMMA ». 

En toile de fond, ces forces de contrainte condensées tout en se nourrissant des contradictions sociogénétiques contemporaines, remettent au goût de l’actualité les conflits des civilisations islamiques et occidentales. J’indique dans l’ampleur des violences, de l’intolérance érigée en méthode institutionnelle dans certaines zones, la forte densité de haine millénaire accumulée à laquelle les instruments de la modernité politique sert de camouflage. Ainsi sous le couvert de la modernité politique s’éveillent en réalité les « vieux démons » du rejet de l’altérité ou d’une autre civilisation qu’il faut contenir en s’introduisant dans ses valeurs comme le ver dans le cocon : jouer à la démocratie pour s’approprier le champ politique et le connecter aux valeurs identitaires. Autrement dit se servir de la démocratie comme vaccin pour neutraliser la démocratie. 

A l’évidence les zones de contrainte condensées se caractérisent par une réfraction de la culture identitaire dominante ou de l’ensemble des cultures identitaires impliquées dans la stratégie de domination politique.

C – Les forces de contrainte atténuées et la culture démocratique. 

Les zones de forces de contrainte atténuées, en vertu de leurs sociogenèses disposant de transformateurs de tension sociale de grande envergure, semble-t-il, en réduisent l’intensité identitaire. Il s’y opère une diffraction des cultures identitaires dont le point focal perd en intensité attractive l’image pure des origines d’une race à travers la conjugaison des différentes civilisations constitutives de la dite zone. 

C’est la raison pour laquelle, « racialement » déracinées, les cultures identitaires ne recevant plus leur flux discriminatoire de la pureté des origines, ne peuvent exercer une attraction focalisante dans le champ social. 

Les différentes civilisations s’y épuisent en perdant en intensité identitaire ce qu’elles gagnent dans la diffraction comme le rayon solaire à travers les nuages pour former l’arc-en-ciel, à savoir l’image d’un pavé mosaïque anthropologique et culturel. Ainsi là où fonctionne la diffraction culturelle se neutralisent les identités originelles pour produire une civilisation de tolérance relative de l’altérité à dimension élargie comme en France. 

Trois zones au Nord du Sahara, le Maroc, la Tunisie, l’Egypte semble-t-il, chacune avec son histoire, présentent les caractéristiques de la diffraction des civilisations, peut être pas assez pour y déceler les dissolvents intellectuels et anthropologiques qu’offre la francité dans sa position géographique de carrefour des civilisations, ouverte à leur pollen Hétéro culturel ; mais suffisantes pour repousser la prééminence d’une culture fondée sur le « génie » d’une race. 

Ici l’implosion des tensions califales et l’essoufflement de l’empire Ottomane à bout de force pour maintenir la cohésion politique ont réduit et affaibli le lien ombilical avec les centres émetteurs de l’arabité, voire de l’Islam. 

Au total, le temps de l’isolement relatif des centres émetteurs de l’arabité reléguée au second plan par la civilisation turque, elle-même éprouvée par l’immensité de ses conquêtes, brisent l’étau du dominateur lointain et favorisent l’émergence d’une civilisation pareille aux arabesques des palais et des minarets. Cette civilisation d’ouverture relative échappe donc à la prééminence de l’arabité nonobstant l’hégémonie linguistique de la langue arabe. Voilà comment le Maroc, la Tunisie, et l’Egypte forgent un destin singulier dans l’aventure commune islamique. 

 ** Le Maroc joue sur cinq héritages historiques qui le soustraient de la prééminence d’une culture identitaire en tant que patrimoine d’une race :

- L’interconnexion entre le prophète Mahomet et le monarque participe, semble-t-il, du transfert d’une certaine dévotion sur le monarque en tant que personne et institution et, sur le pays. De là le titre prestigieux de gardien des croyants que porte le monarque comme intermédiation « spirituelle » entre tous les croyants et le prophète. Bien entendu ce titre n’en fait pas un imam mais le symbole vivant de la descendance du prophète. Peut-on vénérer le prophète et détruire l’unique symbole de sa famille à travers laquelle l’histoire éclipse la dimension légendaire de certains faits relatifs à l’œuvre du bâtisseur ? Si ailleurs dans le bouddhisme l’histoire se perd dans la masse importante des légendes, dans le christianisme la dimension charnelle du Christ tient peu de place pour le spirituel, le prophète ne fut pas que le fondateur de religion mais d’une famille. Le monarque s’inscrit dans l’œuvre familiale comme maillon vivant qui rappelle aux croyants la dimension humaine du prophète. 

- Les Almoravides, bien que puisant dans le coran une énergie spirituelle, n’ont-ils pas laissé à cette terre la culture de méditation comme cette paix profonde qu’offre l’ombre des oasis ? A une civilisation du mouvement, ils apportèrent une touche particulière, le repliement physique et spirituel, l’involution pour connecter la nature intérieure pour une harmonie avec l’environnement. Une forte proportion d’ésotérisme travaillait le Maroc dans l’aventure commune islamique pour l’ouvrir dans la profondeur de ses sens à l’africanité pour laquelle secret et sacré fusionnent, s’entrelacent harmonieusement. La Terre africaine par la magie de ses secrets silencieux fécondait l’islam des almoravides pour lui injecter des germes de l’ouverture de la plénitude des sens afin de saisir l’essence et la logique de l’irrationnel. 

N’était-ce pas là la finalité qu’assignait Abdallah B. Yasim à son œuvre de réformation religieuse à travers ses « al murabitum » (les gens du ribat = monastère) ? Je souligne cette particularité marocaine, son apport à l’islam et donc sa démarcation qui au demeurant favorisait la progression du soufisme. 

- Le dépôt culturel judaïque dans la civilisation marocaine par la forte présence intellectuelle d’une diaspora dont le rayonnement s’étendait au delà du Maroc au moyen âge participe aux fondements historiques du patrimoine de ce pays, carrefour des civilisations.

A cela s’ajoutera l’apport de l’intelligentsia juive des temps modernes et de la période contemporaine dont les travaux ont concouru à donner un éclat à la civilisation marocaine. La lumière de cette culture de la diaspora ne brillait certes pas à l’instar des minarets dorés mais comme l’or dans la gangue des profondeurs transcendant les reflets culturels de surface, cette culture, non pas concurremment, mais de façon complémentaire s’est incrustée dans le socle de la civilisation marocaine. De là, à travers l’interconnexion de la lumière des profondeurs touchant l’esprit des pèlerins de l’altérité différente, la réduction relative de la tension entre la communauté juive et le Maroc. 

- L’ancrage de la civilisation marocaine dans celle de l’Andalousie conquise par le Maroc qui culturellement lui injecte des germes de culture européenne au moyen âge en réduisant le lien ombilical d’avec l’arabité. Passe le métissage biologique qui des siècles durant soude anthropologiquement le Maroc à l’Europe méditerranéenne. Passe encore le heurt des cultures de surface à l’instar de la vapeur d’une marmite en ébullition qui matérialise cette alchimie des profondeurs des échanges des civilisations en travail. Je retiendrai l’émergence d’une civilisation médiane, une civilisation carrefour qui comme le sel neutralise les particularités extrêmes arabes et andalouses. 

- Enfin l’origine africaine du monarque par sa famille maternelle corrige l’identité arabe pour le transmuer en trait d’union entre la civilisation arabo-berbère et négro-africaine. Conjuguant en lui l’Afrique et le monde arabe, pouvait-il privilégier l’arabité sans renier ses origines africaines ?

Ceci expliquant cela, son être sera pareil au fléau de la balance, qui ne peut se pencher d’un côté sans rompre l’équilibre. C’est par conséquent dans sa généalogie que se saisit son sens d’équilibre et de la pondération qui ne laissent place aux positions extrémistes. 

Pays d’intermédiation des civilisations, le Maroc ne pouvait, dans son évolution contemporaine, que traduire les recettes historiques et anthropologiques de son patrimoine socioculturel. 

** La Tunisie tour à tour assujettie par les Conquérants arabes au milieu du VIIè siècle et Turc XVIè siècle, conjugue la dualité culturelle pour la transformer en socle hétéroculturel de sa civilisation travaillée dans l’antiquité par l’hellénisme et la romanité. Ici l’Islam à l’arabe, celui des nomades subit le greffage de l’Islam à la Turque portant le sceau de l’Anatolie qui adule les confréries, les ordres, la méditation.

Le souffle puissant du soufisme burinera l’Islam tunisien pour y introduire la quête de l’équilibre par le culte de la piété en prenant du recul par rapport à l’attrait des fastes. N’est-ce pas ce qui explique les confréries, les ordres pour s’éloigner de l’évolution de l’islam des richesses à l’époque davantage pénétré par la matière que le feu de l’esprit ? Ces confréries, véritables oasis de l’esprit particularisent culturellement la Tunisie dont le métissage biologique arabo-berbère et Turc dissout la prééminence d’une race. 

Ici s’estompe l’attrait de la pureté raciale pour laisser place à l’interfécondation raciale et culturelle comme la civilisation turque qui s’est enrichie de tous les courants spirituels, toutes les races. Je renvoie à cette remarque pertinente d’un des spécialistes de la civilisation turque qui indique comment et pourquoi s’est opérée en Turquie ce que je dénomme « la diffraction » des apports des civilisations. 

« Au fil de cavalcade qui les mène de Taluy ÖGUZ (« fleuve océan » = pacifique) à Rûm eli (« pays de Rome »), ils (les Turcs c’est moi qui souligne) ont en effet adopté nombre de religions : Christianisme, Zoroastrisme, Bouddhisme, Manichéisme, Judaïsme. Comment donc concilier le vieux fond turcs qui survit dans l’imaginaire et la langue…avec l’adhésion à une civilisation musulmane que l’empire Ottomane multiethnique et plurireligieux contribua à magnifier ? ». 

La Tunisie répondra donc à la turcité, à l’arabité et à la berberité par la diffraction culturelle de toutes les civilisations qui au demeurant multicolorent l’identité tunisienne. De là suit le développement d’une culture démocratique portée certes par les vagues nationalistes et révolutionnaires « le Destour et le NEO Destour » dont l’énergie politique ne sera pas fournie par une source raciale mais l’aspiration à la liberté, à l’égalité et à l’ouverture au monde.

C’est ce fond millénaire qui à l’instar d’une nappe phréatique irrigue en profondeur la culture démocratique tunisienne dont le miroir renvoie l’image au contenu culturellement et anthropologiquement pluriel. Chaque race, chaque civilisation fondatrice de la Tunisie y a son rayon comme dans une bibliothèque sans que chaque rayon exerce une réfraction culturelle dans cette bibliothèque. 

La troisième zone des forces de contrainte atténuées, l’Egypte, vieille civilisation parmi les plus anciennes de l’humanité, traversé les siècles, de l’antiquité à la période contemporaine, non pas comme un météore, mais à l’instar d’un astre dont la luminescence permanente dans le cosmos participe de l’éternité de la lumière universelle. 

L’éternité de cette lumière qui irradia tant de siècles parce que connectant l’esprit, parfois sinon souvent la raison dans les domaines  scientifiques, réside dans le théocentisme de l’Egypte (32), son métissage biologique et culturel, (par sa position d’intermédiation géographique entre l’Afrique, l’Orient méditerranéen et asiatique et Occident). 

- Tout commence par la hiéronymie de cette terre comme pour servir de Temple à la soif de l’esprit en quête du flux divin comme les pétales d’une fleur se laissent caresser et pénétrer par les rayons vivifiantes du soleil.

L’Egypte s’ouvre donc au monde par le commencement du monde, dans dieu / par dieu, dans sa primordialité à travers la hiéronymie d’où jailliront les pierres des pyramides pour fixer dans un berceau / linceul de sable la lumière pétrifiée et donc éternelle. 

En effet l’Egypte Ha (t) – Ka – phtah «  le château de phtah » selon certains auteurs, Gbetiou, « dérivatif de Coptos, très ancienne cité de la région thébaine » selon d’autres (33), est un musée à ciel ouvert des civilisations pharaoniques. Ses monuments défient le temps et l’espace par la splendeur et les regard des pierres des pyramides pointé majestueusement vers le cosmos comme pour sonder la logique de l’irrationnel du transcendal. Par / dans ces pyramides l’Egypte s’ouvre au monde en quête d’éternité, de durée en s’imposant au temps de l’humaine condition fragilisée par l’énergie immanente de devenir, de l’avenir qui consume chaque corps. 

Elles se donnent comme des oasis de l’esprit qui à l’instar des temples et d’autres havres de l’accomplissement de l’homme avec le transcendal lui communiquaient la voie qui conduit « au glacier intérieur », cette lumière apaisante sommeillant en chaque être. 

Voilà l’Egypte qui pour échapper à la frénésie chaleureuse de l’appétit de grandeur terrestre a cultivé  à la jonction de l’orient, l’occident et l’Afrique, l’art de l’autoconquête spirituelle, celui qui en principe, transmue chaque être, pèlerin de la lumière universelle en un temple qu’il visite en esprit pour qu’en retour son corps travaillé de l’intérieur soit le cors de l’équilibre spirituel et donc une polarité positive pour son environnement. 

Cette lumière égyptienne nourrie et enrichie par son génie créateur à travers les sociétés initiatiques et les apports successifs des civilisations environnantes qui comme des abeilles y butinaient en permanence pour leur épanouissement spirituel, exerçait une attraction médusante et pollenisante dans l’antiquité méditerranéenne. C’est pourquoi les plus brillants cerveaux y puiseront l’énergie spirituelle indispensable pour bâtir en eux et en dehors d’eux des foyers de luminescence afin de célébrer la lumière universelle symbolisée par le soleil(Râ). 

D’Egypte Râ rayonnera pour se transformer en un temple de réfraction intense du sacré par la pointe de ses pyramides, mais aussi et surtout de la diffraction des civilisations que symbolise l’élargissement triangulaire de ses pyramides, comme pour indiquer les différentes voies de diffusion de sa lumière : le cosmos, la terre, l’humanité, l’orient, l’occident, l’Afrique. C’est qu’à l’instar de son limon arraché aux montagnes d’Ethiopie par le Nil qui se transmue en Delta en atteignant l’immensité marine, l’Egypte ira vers les autres civilisations par le partage de sa lumière. 

Bien entendu, bien des peuples attirés par cette lumière et l’abondance économique relative y laisseront leur sueur et leur sang ; bien entendu certaines phases de son histoire antique, celles du nationalisme « de survie » celui de la cruauté sécuritaire seront marquées par la chasse au faciès. Ces phases du délire collectif jouées dans le champ politique pour « dresser » le peuple afin de redresser des situations sociopolitiques se saisissent comme l’éclipse de la lumière égyptiènne. C’est cette cruauté sécuritaire que dépeint certains passages de l’ouvrage récent de Joseph Melèze Modrzejewski : « les juifs de l’Egypte de Ramsès II à Hadrien ». 

« Au XIIIè siècle avant notre ère l’Egypte entre dans une période qui va durer environ deux siècles. Sa puissance, restaurée par les princes thébains du Moyen Empire, est en ruines. 

Des tribus sémitiques venus d’Asie envahissent le pays. Elles s’installent d’abord dans le Delta puis pénètrent dans la vallée du Nil en nombre croissant. Ces intrus s’emparent progressivement du pouvoir royal. Deux dynasties barbares, la XVè et la XVIè (env. 1730 – 1530 avant notre ère), se succèdent en Basse Egypte…Ces barbares sont les Hyksôs (déformation de l’expression Heqaou Khasout, qui signifie, de manière assez vague, « Princes de pays étrangers ».Les Hyksôs n’ont pas une bonne réputation en Egypte. La tradition nationale égyptienne les présente comme des barbares cruels et impies ; ils saccagent les temples (c’est moi qui le souligne) et les villes… ». 

Les juifs dénommés dédaigneusement « Apirou