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Demorcratie, Societe Civile et Governance on Afrique Etude de cas Malien
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La
Constitution du Mali affirme que celui-ci est une République démocratique
fonctionnant selon le principe du gouvernement du peuple, par le peuple et
pour le peuple. Comme pour la plupart des Etats africains colonisés par la
France, il s’agit de la reconduction d’une disposition figurant dans la
Constitution française d’octobre 1958, inspirée elle-même des principes de
la Déclaration Française du 26 août 1789. Cependant, c’est véritablement
dans la Déclaration d’Indépendance du 4 juillet 1776 des treize colonies américaines
qu’on retrouve les fondements et les paramètres d’analyse d’un
gouvernement démocratique. Il suffit de se référer à l’extrait suivant de
cette déclaration pour s’en apercevoir :
« Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont dotés par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu’une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l’abolir et d’établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l’organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur ».
On peut tirer de cette déclaration que le régime démocratique
a pour fondement la préservation des droits humains fondamentaux et que chaque
fois qu’il échoue dans cette entreprise, les peuples ont le droit de le
changer suivant des techniques qu’ils jugent les plus appropriées. Les
principes qui président à la mise en place d’un tel régime et les formes
qu’il pourra prendre sont des paramètres permettant d’évaluer son niveau démocratique.
La société civile est un paramètre important d’analyse
du niveau démocratique d’un pays. Sa participation, ou du moins, sa capacité
à obliger les pouvoirs publics à tenir compte de ses préoccupations dans la
gestion des affaires publiques est une bonne indication de l’harmonie de la
vie nationale. Cependant, la notion de société civile pose problème en raison
de l'absence de consensus sur ses composantes. Tantôt, elle est confinée aux
organisations non gouvernementales ou aux associations ou limitées à ces deux
à l’exclusion des partis politiques. Tantôt elle est élargie aux partis
politiques à l’exclusion de celui ou de ceux au pouvoir.
En
ce qui concerne la gouvernance, celle-ci sera considérée, comme étant
l’exercice du pouvoir politique, économique et administratif concourant à la
gestion des affaires d’une Nation. Cette acceptation du terme implique que
l’atteinte des objectifs de croissance et de développement de la Nation dépend
essentiellement de la qualité de la gouvernance en général et de la gestion
du secteur public en particulier d’une part, et d’autre part de la
propension de la société civile à se mobiliser pour travailler avec les
gouvernants. La bonne gouvernance suppose donc :
-
des gouvernants compétents, c’est-à-dire qualifiés,
possédant un sens du devoir et du service ;
-
des gouvernants légitimes, c’est-à-dire régulièrement
mandatés par le peuple, responsables des actes qu’ils posent et transparents
dans leurs activités ;
-
des gouvernants intègres et respectueux des droits humains
et des libertés fondamentales ;
-
des gouvernants garantissant à leurs citoyens l’accès et
les moyens à l’éducation, à la santé et aux autres services de base ;
-
des gouvernants attentifs à l’harmonie de la vie en société
de leurs concitoyens ;
-
des gouvernants respectueux du pluralisme et réceptifs à
la participation de tous à la vie politique, sociale, économique et culturelle
de leur Nation.
On remarque le lien intime entre « démocratie, société
civile et gouvernance », objet de la conférence.
Etudier le progrès de la démocratie et de la bonne
gouvernance au Mali revient donc à analyser l’environnement et les
institutions politiques, les mécanismes de prise et d’exercice du pouvoir,
les méthodes de gestion des affaires publiques, l’environnement socioculturel
(société civile et média) et leurs relations avec ses pouvoirs publics ainsi
que les mécanismes de règlement des conflits.
I.
CONTEXTE NATIONAL
De 1960 au 19 novembre 1968, la République du Mali a vécu
sous un régime d’obédience socialiste. Comme dans certains Etats africains
ayant accédé à l’indépendance dans les années 1960, la préoccupation
première était la construction d’un Etat–nation dans l’unité malgré la
diversité ethnique. Pour atteindre cet objectif, certains essentiels de la démocratie
ont été sacrifiés. A ce propos, on peut signaler qu’alors que la
constitution prévoyait le multipartisme, appartenir à un autre parti
signifiait s’opposer à la construction nationale, au développement économique
et social du pays, à sa souveraineté. Le Mali a alors vécu pendant cette période
dans un régime de parti unique de fait et de parti-Etat puisque les
institutions de la société civile, y compris dans le monde paysan, pour être
tolérées devaient s’affilier au parti au pouvoir ou se laisser contrôler
par celui-ci. La décentralisation territoriale promise dans la constitution a
été sacrifiée aux impératifs de construction de l’unité nationale avec la
croyance que la décentralisation favoriserait l’expression de particularismes
locaux.
Les atteintes ainsi portées aux libertés individuelles et
publiques ont donné des arguments à une junte militaire qui a pris le pouvoir
par coup d’Etat en novembre 1968. Le rôle prééminent dévolu à l’Etat en
matière de développement économique, social et culturel du pays n’a pas
permis l’épanouissement de l’initiative privée et a conduit à la mise en
place d’un secteur public aux effectifs pléthoriques, consommant
l’essentiel des ressources nationales sans obligation de résultats
comparatifs. A cette lacune est venue se greffer un sentiment que la performance
attendue du secteur public consistait en son allégeance au pouvoir politique.
Les promesses de redressement économique et financier
faites par les militaires au peuple à leur prise de pouvoir ne furent pas
tenues à cause de la généralisation de la corruption même s’ils ont dans
une certaine mesure élargi les espaces de liberté individuelle et collective.
Or, les régimes militaires africains ont le plus souvent justifié leur
irruption sur la scène politique par leur souci du développement économique
rapide et d’éradication de la corruption (qualifiée d’inhérente au régime
civil) en raison de leur discipline interne. En tentant un retour à une vie
constitutionnelle, les militaires élaborèrent une constitution prévoyant le
parti unique comme toujours indispensable à la construction nationale dans
l’unité. Le souci de contrôler les activités de la société civile les
conduisit à affilier à ce parti les organisations de femmes et de jeunes. Mais,
c’est véritablement la mauvaise gestion des affaires publiques à cause
d’une mauvaise gouvernance qui a conduit à une insurrection populaire généralisée
ayant mis fin à ce régime le 26 mars 1991. C’est aussi à partir de cette même
date, mais surtout à partir de la Conférence Nationale tenue du 29 juillet au
12 août 1991, qu’on peut évaluer les progrès de la démocratie et de la
gouvernance au Mali.
II.1 :
Le cadre juridique
A l’instar de la République du Bénin, le Mali a tenu une
Conférence Nationale regroupant toutes les composantes de sa société pour se
doter des instruments juridiques d’un nouvel Etat, s’inspirant en cela des
échecs de ses deux premières Républiques. Le projet de Constitution adopté
à cette occasion a réintroduit le multipartisme intégral, élargi les espaces
de liberté individuelle et collective, affirmé les droits fondamentaux de la
personne humaine tant dans le préambule que dans le corps du texte
constitutionnel, scindé l’exécutif en deux organes (Président de la République
et Gouvernement) pour limiter les abus de pouvoir à ce niveau, institué un
organe garantissant l’égal accès de tous aux médias d’Etat, affirmé
l’indépendance du pouvoir judiciaire par rapport aux pouvoirs exécutifs et législatif,
rendu l’enseignement public obligatoire, institué un organe propre à la décentralisation
territoriale. La Constitution malienne a rendu obligatoire la déclaration
publique des biens du Président de la République et des Ministres en tant que
message fort pour une bonne gestion des affaires publiques.
Le Code électoral dont le projet a été adopté à cette
occasion réunissait les conditions d’élections transparentes et honnêtes.
La Conférence a aussi adopté une charte des partis
politiques fixant des conditions très souples de création et de fonctionnement
de ceux-ci.
Après étude de l’état de la Nation, la Conférence se
prononça fortement pour une décentralisation territoriale véritable comme étant
la suite naturelle des libertés collectives garanties dans le projet de
Constitution et la traduction au plan administratif de la démocratie politique.
Au delà de ces prescriptions formelles, il s’agit de vérifier
si la pratique institutionnelle permet d’attester d’un progrès en matière
de démocratie et de gouvernance. Une telle évaluation est possible en
analysant les institutions politiques et leurs relations réciproques, le
fonctionnement réel du multipartisme, l’état des médias et leurs impacts réels
sur la vie publique, les mécanismes d’accession et d’exercice du pouvoir,
le fonctionnement de l’administration publique et ses relations avec la société
civile, les mécanismes de règlement des conflits, l’état de la société
civile et ses capacités ou disponibilités à contribuer à la gestion des
affaires publiques.
1.
un exécutif représenté par le Président de la République
et le Gouvernement ;
2.
un législatif représenté par une chambre unique de députés ;
3.
un judiciaire représenté par une Cour Suprême et une
Haute Cour de Justice ;
4.
deux organes consultatifs (le Haut Conseil des Collectivités
et le Conseil Economique, Social et Culturel ;
5.
un organe arbitre entre les autres institutions
constitutionnelles et de préservation des droits fondamentaux de la personne
humaine, la Cour Constitutionnelle.
La Constitution du Mali a établi un mécanisme de séparation des
pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire comportant un système de contrôle
réciproque dont l’exercice effectif peut être de nature à garantir une
meilleure gouvernance.
II.2.1. Le pouvoir exécutif
Contrairement à la Constitution de la deuxième République, celle de la
troisième République scinde le pouvoir exécutif entre
un Président de la République élu au suffrage universel direct pour un
mandat de cinq ans renouvelable une seule fois et un Gouvernement. Il s’agit là
de la prise en charge d’une volonté nationale exprimée à la Conférence
Nationale pour se départir définitivement d’avec le système des Présidents
à vie de jure ou de facto que beaucoup de pays africains ont connus ou
continuent de connaître et surtout de la conviction des Maliens en l’adage
selon lequel « le pouvoir corrompt,
et le pouvoir absolu corrompt absolument ».
Pour la décharge des fonctions exécutives au niveau national, le Président
de la république nomme un Premier Ministre
qui est Chef du Gouvernement, étant entendu que le Gouvernement
constitue une institution distincte du Président de la République. Il faut
faire remarquer qu’après avoir nommé le Premier Ministre, le Président de
la République ne peut plus le démettre. Il faut que le Premier Ministre en
fonction démissionne volontairement pour que le Président de la République
nomme un autre. En vue d’assurer la coordination de l’activité exécutive,
divers mécanismes sont mis en place tels que la présidence du Conseil des
Ministres par le Président de la République, la nomination des autres membres
du Gouvernement sur présentation du Premier Ministre.
Sans occulter les problèmes réels à un tel dispositif qui ne tarderont
pas à émerger en cas de cohabitation à la française, il comporte certains
avantages telles que la limitation des pouvoirs conférés à une seule personne,
la déconcentration de la fonction exécutive. Ce même souci de limitation des
pouvoirs a conduit le constituant malien à rendre incompatibles les fonctions
ministérielles et parlementaires. Cette même incompatibilité fait que la légitimité
du Gouvernement est empruntée à celle du Président de la République.
II.2.2. Le pouvoir
législatif :
Le pouvoir législatif est conféré à une chambre unique de députés (Assemblée
nationale) élus pour cinq ans renouvelables sans limitation au suffrage
universel direct. En disposant que « tout
mandat impératif est nul », la Constitution du Mali a voulu libérer
les membres de l’Assemblée Nationale des « chantages »
de leurs électeurs après les élections. Au même moment, la constitution a mûri
les conditions de l’irresponsabilité du parlement devant le peuple et des députés
vis à vis de leurs électeurs. En effet, au nom de cette même disposition, des
Députés élus sur des listes de partis politiques et sur la base des
programmes desdits partis ont quitté pour former de nouveaux partis, s’allier
à des partis contre lesquels ils se sont battus pendant la campagne, rallier
des partis à programme initialement opposé au leur. Tout cela sans obligation
de rendre compte à leurs électeurs. Il en est résulté un discrédit de la
classe politique et du fait politique auprès du citoyen.
II.2.3. Le pouvoir judiciaire:
Alors que la Constitution de la deuxième République le qualifiait « d’autorité
judiciaire », celle de la troisième République qualifie le système
judiciaire malien de « pouvoir
judiciaire » en précisant qu’il est indépendant des pouvoirs exécutif
et législatif. Il ne s’agit pas ici d’un simple jeu de mots, mais de
l’expression d’une volonté réelle d’indépendance du pouvoir judiciaire
dans le cadre de la préservation des libertés fondamentales de la personne
humaine.
La mise en œuvre de cette disposition constitutionnelle pose cependant
d’énormes problèmes à cause de l’usage que certains membres du pouvoir
judiciaire font de cette indépendance que le public commence à percevoir comme
une source d’arbitraire.
II.2.4. L’organe de régulation
des autres pouvoirs:
En disposant que la Cour Constitutionnelle est « l’organe
régulateur du fonctionnement des institutions et de l’activité des Pouvoirs
Publics », que « les
décisions de la Cour Constitutionnelle ne sont susceptibles d’aucun recours »
et que
« celles-ci s’imposent aux pouvoirs publics, à toutes les
autorités administratives et juridictionnelles, et à toutes les personnes
physiques et morales », le Constituant malien a mis en place une
Institution-Arbitre censée irréprochable et vertueuse. Elle arbitre entre
toutes les autres Institutions en statuant sur leurs conflits d’attribution, entre les pouvoirs
publics et le citoyen en garantissant les
droits fondamentaux de la personne humaine et les libertés publiques.
L’erreur n’est pas admissible au niveau de cette Cour dont les actes sont
lourds de conséquences.
La Cour Constitutionnelle a effectivement joué son rôle en annulant les
élections législatives du 13 avril 1997 pour mauvaise organisation de
celles-ci.
II.2..5. Les organes de
consultation
a) Le Conseil Economique, Social et
Culturel :
Aux termes de la Constitution, cet organe, quoique consultatif est un véritable
« avocat » de la société
auprès du Président de la République, du Gouvernement et de l’Assemblée
Nationale en ce qui concerne la vie nationale économique, sociale et culturelle.
Il constitue un véritable « grand
syndicat constitutionnel » de la société civile. Comme tout avocat
ou syndicat, il exprime après collecte, les avis, opinions de la société
civile et fait du lobbying auprès des Institutions qui décident dans sa sphère
de compétence. Les moyens mis à la disposition de cette institution et sa
capacité réelle influencer les autres pouvoirs (surtout l’exécutif), seront
déterminants dans le progrès de la démocratie au Mali, particulièrement dans
les domaines économiques, social et culturel.
b) Le Haut Conseil des Collectivités :
Cette Institution qui n’est pas encore mise en place est aussi un autre
« avocat » institutionnel
de la décentralisation territoriale et « syndicat »
des collectivités territoriales. Elle a pour mission « d’étudier et de donner un avis motivé sur toute politique de développement
local et régional, faire des propositions au Gouvernement concernant la
protection de l’environnement et l’amélioration de la qualité de vie des
citoyens à l’intérieur des collectivités ». Le Haut Conseil des
Collectivités ne peut pas être dissous. Cette disposition constitutionnelle
lui permet d’échapper aux attaques des autres Institutions. En tant qu’émanation
des citoyens regroupés en collectivités territoriales dans le cadre de la décentralisation,
le Haut Conseil des collectivités se présente comme la garantie de la mise en
œuvre et surtout de l’approfondissement de la décentralisation territoriale
au Mali.
II.2.6. Les partis politiques
Une loi cadre dite charte des partis
politiques codifie les règles de formation, de fonctionnement et de financement
des partis politiques au Mali. Elle définit les partis politiques comme étant
« des organisations de citoyens réunis
par une communauté d’idées et de sentiments, prenant la forme d’un projet
de société, pour la réalisation duquel ils participent à la vie politique
par des voies démocratiques ».
La charte pose très peu de conditions à la création des
partis. Il suffit d’élaborer des projets de statuts et de règlement intérieur
d’un parti et de convoquer une assemblée de citoyens pour les adopter pour créer
un parti politique. Lorsqu’on dépose un tel dossier signé par trois (3)
dirigeants auprès du Ministère chargé de l’administration territoriale, on
est assuré d’obtenir un récépissé dès lors qu’on n’a pas mis dans les
statuts qu’il s’agit d’un parti religieux, régionaliste ou ethnique. En
raison de cette extrême facilité, le nombre des partis politiques atteignait
73 formations à la date du 28 octobre 1998 [1].
II.2.7. La presse
Compte
tenu du rôle qu’elle a joué dans l’avènement de la démocratie au Mali,
la Conférence Nationale avait recommandé,
entre autres mesures :
-
l’élaboration
d’un nouveau statut de la profession de journaliste et celle des textes législatifs
garantissant la liberté de presse, l’indépendance et la protection de la
profession ;
-
la création d’un
Conseil Supérieur de la Communication ;
-
la création de chaînes
de radio et de télévision libres, etc.
Suite à ces recommandations, le Mali a élaboré un arsenal
juridique très favorable à la prolifération de la presse comme le témoignent
les chiffres ci-après :
-
presse écrite à
parution régulière : 30 titres ;
-
presse écrite à
parution irrégulière : 12 titres ;
-
presse rurale :
5 titres ;
-
presse des partis
politiques : 4 titres ;
-
presse militaire :
4 titres ;
-
radios libres
autorisées à la date du 31 décembre 1997 : 56 radios privées dont 15 à
Bamako et le reste réparti sur le territoire national .
En
outre, à la fin de 1997, il y avait 64 nouvelles radios libres en instance de
création[2].
Il faut en outre signaler que même s’il n’existe pas encore une chaîne
privée de télévision, deux sociétés privées assurent la rediffusion en
micro-ondes de chaînes de télévisions internationales cryptées.
II.2.8. La Société
civile
La
société civile malienne est embryonnaire en ce qu’elle a été trop
longtemps encadrée par l’Etat. Cependant, les événements du 26 mars 1991
ont conduit à une extraordinaire éclosion du mouvement associatif. Pour s’en
rendre compte, il suffit de se référer à l’évolution suivante :
-
nombre
d’associations de 1960 (année de l’accession du Mali à l’Indépendance)
au 31 mars 1991 : 1.015, soit en 31 ans ;
-
nombre
d’associations du 1er avril 1991 au 05 octobre 1998 : 4.729,
soit 3.714 en 7 ans, 5 mois et 5 jours, ce qui signifie la création de plus
d’une association chaque jour[3] ;
-
nombre
d’organisations non gouvernementales à la date du 28 septembre 1998 :
1.040[4] ;
-
nombre de fondations :
2.
Pour les besoins de l’étude, les partis politiques
n’ont pas été classés parmi la société civile compte tenu de leur statut
particulier au Mali qui fait deux des associations spéciales dont l’objectif
est de conquérir le pouvoir politique en vue de l’exercer.
Le plus grand intérêt d’une telle étude est, au delà
des textes, d’expliquer la pratique des institutionnelles pour évaluer le
degré de cohérence entre le cadre formel et la réalité. C’est ainsi
qu’on peut véritablement évaluer le progrès de la démocratie et de la
gouvernance.
Le Président de la République du Mali est un acteur majeur
de l’avènement de la démocratie au Mali. Initiateur de plusieurs
organisations de la société civile dont il fut membre actif, il a créé en
1989 un journal indépendant qui a participé à la conscientisation des
citoyens tout en exerçant une forte pression sur les pouvoirs publics. En outre,
il ne cesse d’affirmer sa conviction que le développement est conditionné à
l’avancée de la démocratie. Cette profession de foi se manifeste dans les
actes que pose cette institution et on peut affirmer dans une certaine mesure
qu’elle a aidé à la résolution d’un conflit armé qui a secoué le nord
du Mali à partir de juin 1990.
Malgré la distinction constitutionnelle entre le Président
de la République et le Gouvernement, ces deux institutions ont jusqu’ici
collaboré sans problème majeur en raison probablement d’une coïncidence
entre la majorité parlementaire (d’où est issu le Chef du Gouvernement) et
la mouvance présidentielle. A la faveur de cette coïncidence, la création
d’une Commission Electorale Nationale Indépendante
(CENI) demandée par les partis d’opposition pour l’organisation des élections
de 1997 n’a posé aucun problème ni de la part du Président de la république,
ni du Gouvernement quand même il s’agissait d’amputer ce dernier d’une prérogative
importante. La CENI a été considérée par l’exécutif comme un moyen
d’approfondissement de la démocratie, une manière de rendre les élections
plus crédibles et transparentes et de garantir la paix sociale au lendemain des
élections.
L’expérience a malheureusement prouvé que les
Commissions Electorales Indépendantes ont des limites, surtout si elles n’ont
pas les compétences techniques exigées et ne bénéficient pas du temps nécessaire
à une organisation correcte des élections.
En outre, le Gouvernement malien, depuis 1994, se prête
volontiers chaque 10 décembre, aux interpellations des citoyens sur son
comportement à l’égard des droits humains. Cet exercice connu sous
l’appellation « d’Espace
d’Interpellation Démocratique (EID) » est un cas unique en Afrique,
voire au Monde. Il permet au simple citoyen d’interpeller publiquement chaque
membre du Gouvernement sur les actes qu’il a posés, ou a manqué de poser en
matière de renforcement de la démocratie au Mali.
Au Mali, l’Assemblée Nationale est dominée par un seul
parti dont sont issus le Chef du Gouvernement et l’essentiel des autres
membres du Gouvernement. Si une telle situation est garante de la stabilité
institutionnelle, elle ne réunit pas les conditions de l’avancée démocratique
dans la mesure où le Gouvernement est presque assuré de n’être jamais
censuré quels que soient les actes qu’il pose. Il en résulte un discrédit
du parlement qui est perçu comme une chambre d’enregistrement des actes du
pouvoir exécutif. Les interpellations éventuelles formulées par
l’opposition sont d’avance sans objet en cas de vote d’une motion de
censure. En effet, les membres de l’Assemblée Nationale se sentent si
solidaires du Gouvernement qu’ils évitent de le contrarier sous peine de
donner des arguments supplémentaires à l’opposition. On signalera cependant
qu’en raison de sa personnalité et de sa propre légitimité, le Président
de l’Assemblée Nationale a souvent pris des positions distantes sur des
sujets précis par rapport au Président de la république et au Chef du
Gouvernement.
Ayant reçu la garantie constitutionnelle de son indépendance
vis à vis des pouvoirs exécutif et législatif, l’usage que le système
judiciaire fait actuellement de cette indépendance ressemble, aux yeux du
citoyen, à l’arbitraire. La mauvaise qualité de certaines décisions
judiciaires conduit aujourd’hui certains usagers du service public de la
justice à se rendre justice. Heureusement, l’appareil judiciaire a compris la
nécessité d’opérer en son sein des changements en profondeur, réévaluant
en cela la mission qui lui attendue dans un Etat de droit et de démocratie.
Pour y parvenir, elle a engagé un processus de concertation au niveau national
avec tous ses usagers pour tenir compte de leurs observations et suggestions
dans cette entreprise de réadaptation à son nouvel environnement politique, économique,
social et culturel.
Si les Maliens (majorité et opposition) sont presque
unanimement d’accord sur la contribution d’une institution à l’avancée démocratique,
c’est bien autour de la Cour constitutionnelle. En effet, la Cour
Constitutionnelle a rejeté la loi électorale du Mali qui avait conféré aux
partis politiques le monopole du suffrage au motif que les citoyens ne doivent
pas être obligés d’adhérer à un parti pour solliciter le suffrage des électeurs,
ce qui d’emblée a instauré les candidatures indépendantes. Elle a annulé
les élections législatives du 13 avril 1997 pour leur mauvaise organisation
suite à des requêtes tant des partis se proclamant de la mouvance présidentielle
que des partis de l’opposition. Après une analyse minutieuse du déroulement
desdites élections, elle a fondé sa décision sur notamment :
-
la non fiabilité
des listes électorales élaborées ;
-
la mauvaise
composition des bureaux de vote ;
-
l’existence de
trop d’opportunités de fraudes pendant le scrutin, etc.
Chaque fois qu’elle a validé les résultats d’un
scrutin, la Cour Constitutionnelle l’a d’abord épluché de toutes les irrégularités
dont il lui a semblé entaché, corrigeant les taux de participation et les
scores obtenus par les différents partis ou listes de candidats indépendants.
Or, au Mali, les décisions de la Cour Constitutionnelles ne sont pas
susceptibles de recours. Elles s’imposent à tout le monde, pouvoirs publics
et citoyens.
Le
Mali a innové en ajoutant la mention « Culturel »
à l’ancien Conseil Economique et Social pour signifier l’importance que les
Maliens accordent à la culture en matière de développement en général.
Cette influence de la culture se manifeste dans la plupart des comportements
sociaux au Mali. Au Mali, la culture joue un rôle extrêmement important dans
la résolution des conflits. Elle a ainsi beaucoup contribué à la résolution
de la rébellion armée du nord du pays.
Le
Haut Conseil des Collectivités a été une exigence de la Conférence Nationale
parce que la décentralisation territoriale est ici considérée comme la
traduction au plan administratif, de la démocratie acquise au plan politique.
En vérité, la soif de voir se réaliser concrètement la décentralisation
territoriale chaque fois remise est à la base de la création de cette
institution dans la Constitution. Elle est censée faire l’avocat de cette
politique et obliger les autres pouvoirs à lui donner un véritable contenu.
III.6. Au niveau de l’administration publique
Instrument d’exécution du pouvoir politique,
l’administration publique ne saurait rester en marge du mouvement de celui-ci.
C’est ainsi qu’il lui a été demandé de changer la plupart de ses
paradigmes en diminuant le cadre de ses secrets, en s’ouvrant à ses usagers,
en simplifiant son vocabulaire et ses procédures et formalités, en écoutant
davantage ses usagers. C’est dans cet esprit qu’ont été adoptées une loi
régissant les rapports entre l’administration et les usagers des services
publics d’une part, et d’autre par une autre loi qui institue un Médiateur
de la République chargé d’assurer que l’administration fonctionne conformément
aux principes de neutralité, de professionnalisme, de l’égal accès des
usagers à ses prestations.
III.7.
Au niveau de la société civile
En dépit de sa diversité, la société civile malienne est
de très faible capacité. Il suffit de signaler que sur les 1.040 ONG enregistrées
à la date du 28 septembre 1998, à peine 250 avaient déposé,
à la date du 30 octobre 1998, un rapport d’activités pour l’année
1997, ce qui indique que la plupart des ONG n’existent que de nom. La
situation est pire en ce qui concerne les associations dont la plupart ne se réunissent
même pas et n’existent qu’en une ou deux personnes. La prolifération des
organisations de la société civile malienne au lendemain des événements de
mars 1991 s’est effectuée comme une réaction contre l’embrigadement des régimes
précédents, une jouissance des nouveaux espaces de liberté acquis et non pour
une véritable volonté consciente de constituer un contre pouvoir aux autorités
publiques en vue de les obliger à une meilleure gestion des affaires publiques.
Or, une société civile faible est facilement corruptible. Si l’on rappelle
que c’est la société civile qui est à l’origine de la chute du régime de
la deuxième République du Mali, on comprend ses potentialités à
contrebalancer les pouvoirs publics. La prise de conscience de cette faiblesse
et de ce risque de corruption par les pouvoirs d’argent et les pouvoirs
publics a incité certains partenaires au développement du Mali à élaborer de
véritables programmes de renforcement des capacités de la société civile
comme condition de la bonne gouvernance.
De son côté, le Gouvernement malien exige des services
publics qu’ils consultent les éléments de la société intéressés à leurs
activités avant la prise de certaines décisions d’envergure. En ce qui le
concerne, les dossiers soumis au Conseil des Ministres doivent toujours indiquer
les organisations de la société civile qui ont été consultées ou impliquées
dans leur élaboration.
III.8.
Au niveau de la presse
La presse
malienne souffre des mêmes handicaps que la société civile. Sa prolifération
ne lui confère pas la capacité à constituer le contre-pouvoir attendu
d’elle dans un régime démocratique. L’ouverture de la presse à des agents
n’étant pas du métier porte une entorse sérieuse à sa crédibilité.
Manquant de moyens et incapable de se regrouper pour former des organes
respectables, elle s’est transformée en presse d’opinion, donc partisane et
de faits divers. En ce moment, le Gouvernement est obligé de lui venir en aide
financièrement chaque année, ce qui peut mettre en doute l’indépendance de
la presse privée.
III.9.
Au niveau des partis politiques
Le multipartisme intégral et la facilité particulière
pour la création des partis politiques a conduit à une autre prolifération
dans ce domaine dont la conséquence immédiate fut l’incapacité de
l’opposition à constituer un bloc homogène vis à vis du parti ou de la
coalition de partis au pouvoir. A la veille des élections de 1997, les partis
d’opposition tentèrent de se regrouper. Ledit regroupement s’avéra plus
tactique que stratégique puisqu’au lieu de présenter des listes communes
face à la majorité, les partis de l’opposition allèrent aux élections
dispersés. Il est un fait établi que l’alternance est impossible en Afrique
dans une situation d’opposition émiettée. Les boycotts passifs ou actifs ont
montré leurs limites et ne sauraient constituer des armes démocratiques. On
peut aujourd’hui se demander si le multipartisme intégral ne mûrit pas, du
moins au début, les conditions de la fragilisation de la démocratie en ce
qu’elle incite chaque leader d’opinion à créer un parti. Lorsque les résultats
des urnes ne confirment pas les attentes, les amours personnelles s’en
trouvent blessées, ce qui occasionne des remous sociaux.
IV.
QUELQUES REFLEXIONS SUR LE PROCESSUS DEMOCRATIQUE
ET LA GOUVERNANCE AU MALI.
IV.1
Par rapport au bicéphalisme de l’exécutif
En s’inspirant fortement des textes constitutionnels et législatifs
de leur ancienne puissance colonisatrice, les constituants et législateurs
africains ont généralement mis en place des institutions dont le
fonctionnement pose souvent des problèmes. En France comme au Mali, le Président
de la République ne peut pas démettre le Premier Ministre qu’ils ont nommé
tant que celui-ci n’a pas volontairement
démissionné. Si la France a pu résoudre le problème de la cohabitation qui
en résulte lorsque la majorité parlementaire ne coïncide pas avec la mouvance
présidentielle, on sait aujourd’hui qu’une telle situation a conduit à un
coup d’Etat au Niger dès la première cohabitation. Au Mali, le citoyen moyen
concevrait difficilement un tel montage qui a besoin d’assouplissement pour
correspondre à la conception généralement acceptable de l’institution présidentielle
qui est en fait, la partie la plus légitime de l’exécutif dans la mesure où
il y a incompatibilité entre les fonctions ministérielles et électives.
IV.2.
Par rapport au comportement post-électoral des députés
La Constitution malienne dispose que « tout
mandat impératif est nul ». Cette disposition destinée à libérer
les membres de l’Assemblée Nationale des « chantages »
éventuels de leurs électeurs et les amener à se consacrer à un travail
parlementaire d’intérêt national et non régionaliste ou local a été détournée.
En effet, elle a été interprétée comme la liberté pour des députés élus
sur des listes de partis politiques et sur la base de programmes précis, de
changer de parti à tout moment sans obligation de rendre compte à leurs électeurs.
Cette situation est en partie à l’origine du discrédit des hommes politiques,
de la classe politique et du fait politique auprès du citoyen.
IV.3.
Par rapport aux relations entre légitimités traditionnelles et légitimités
modernes dans le contexte de la décentralisation
Quand bien même les Maliens sont parvenus à un consensus
autour de la décentralisation territoriale, la mise en œuvre de cette
politique telle qu’elle a été redéfinie aboutira à une cohabitation de
deux différentes légitimités : les légitimités traditionnelles (chefs
traditionnels, associations locales, ONG intervenant traditionnellement dans la
localité) et les élus locaux. L’intelligence avec laquelle le Mali pourra définir
un espace adéquat d’intervention de ces différentes légitimités déterminera
dans une grande mesure le succès de cette politique qui est un pilier
fondamental du processus démocratique en cours.
IV.4.
Par rapport aux perceptions de l’alternance dans le cadre du multipartisme
Le
multipartisme intégral a conduit à l’émiettement de la classe politique
alors que la similitude des programmes des divers partis aurait suggéré des
regroupements plus viables. Il en résulte une faiblesse particulière de
l’opposition dont l’activité essentielle revient à exiger l’alternance
par d’autres moyens qui ne sont pas forcément démocratiques. Une
illustration en été donnée après l’annulation des élections législatives
de 1997. Ayant été financièrement ruinés par lesdites élections, peu de
partis étaient objectivement capables de s’apprêter pour leur reprise ordonnée
par la Cour Constitutionnelle. Au lieu d’adopter une stratégie de
regroupement de leurs efforts pour y faire face, les partis de l’opposition
demandèrent un « gel » du
processus électoral qui aurait abouti à un vide institutionnel, donnant les
arguments juridiques pour un coup d’Etat.
IV.5.
Par rapport à la société civile
Constituées dans une période de crise d’emplois, la plupart des
associations et ONG nationales manquent de moyens d’intervention propres et
sont par conséquents très vulnérables à la corruption d’éventuels
investisseurs institutionnels.
CONCLUSION
Le 26 mars 1991 constitue une date de référence pour l’évaluation
du progrès de la démocratie et de la gouvernance au Mali. Elle marque la fin
des régimes de parti unique de fait et de droit que le pays a successivement
connus depuis son accession à la souveraineté en 1960. Parmi les acquis de
mars 1991, en plus du multipartisme intégral, il y a la libéralisation de la
presse et son extension à la presse privée audiovisuelle, la garantie et le
respect effectif des libertés individuelles et collectives. La pratique
institutionnelle nous enseigne chaque jour qu’au delà de ces garanties
formelles, la démocratie exige un temps d’apprentissage qui risque d’être
long si les acteurs politiques n’opèrent pas les changements comportementaux
appropriés.
Aller à l’école de la démocratie est d’autant plus inévitable
que le peule malien a toujours applaudi les changements de régimes qui se sont
déroulés au Mali en raison des promesses démocratiques que les nouveaux
gouvernants évoquent pour justifier leur arrivée au pouvoir. Mais, le peuple a
été souvent déçu du non respect de ces promesses une fois que les nouvelles
autorités se sont bien installées. Désabusé, il s’est lui-même acharné
à provoquer le changement de régime au nom de la revendication démocratique
en mars 1991.
Il en a résulté un grand consensus relativement bien
partagé par toutes les élites, quelles soient intellectuelles, militaires,
religieuses ou économiques. Ceci constitue une des grandes spécificités de
l’expérience malienne et autorise un espoir mesuré d’un nécessaire
approfondissement de la démocratie au Mali au fil des décennies. Cet espoir
est d’autant plus justifié que les bailleurs de fonds manifestent un grand
intérêt pour cette expérience et tous les projets de réforme, dans tous les
secteurs, sont ordonnés par rapport au renforcement de la démocratisation qui
n’est plus seulement un idéal, mais une réalité de tous les jours au Mali.
[1] Source : Direction Nationale de l’Administration Territoriale, octobre 1998
[2] Source : Conseil Supérieur de la Communication : RAPPORT ANNUEL AU GOUVERNEMENT, 1997.
[3] Source : Direction Nationale de l’Administration Territoriale, octobre 1998
[4] Source : Cellule d’Appui au Développement à la Base